Dans l’open space, les têtes se tournèrent d’un même élan, puis replongèrent aussitôt sur les écrans. Au fond, Nina était assise à son bureau. Elle avait revêtu pour l’occasion une robe beige d’une modestie calculée, un cardigan doux, et ses yeux cernés de rouge témoignaient d’une nuit de larmes soigneusement entretenues pour susciter la pitié générale. Plusieurs jeunes collègues masculins se tenaient autour de son poste, lui apportant du café, la couvant de regards protecteurs.
Quand elle me vit avancer, son visage perdit toute couleur. Ses mains se crispèrent sur son mug.
Je m’arrêtai exactement devant son bureau. Les murmures s’éteignirent instantanément.
— Mademoiselle Vasseur, dis-je d’une voix claire, qui porta sans peine dans tout l’espace de travail silencieux. Prenez vos affaires personnelles. Votre période d’essai est rompue ce matin pour faute grave.
Un murmure d’indignation étouffée parcourut les rangs. Le chef de service de la veille, celui dont c’était l’anniversaire, osa faire un pas en avant, poussé par un reste de bravade mal placée.
— Madame de Valombreuse… je vous en prie. Ce qui s’est passé hier relève de votre vie privée. Vous ne pouvez pas abuser de votre autorité pour détruire la carrière d’une jeune recrue qui…
— Taisez-vous, monsieur Lambert, le coupai-je sans même le regarder, d’un ton si tranchant qu’il s’arrêta net. Vous devriez plutôt vous soucier des notes de frais que vous avez signées le mois dernier pour couvrir les déplacements non professionnels de mademoiselle Vasseur à Deauville avec mon époux. Les factures d’hôtel ont été imputées sur le budget de prospection client de votre département.
Le silence devint glacial. Lambert ouvrit la bouche, suffoqua et recula d’un pas, le visage écarlate.
Nina, réalisant que le vent tournait avec une violence inouïe, joua son va-tout. Elle se leva, les larmes roulant déjà sur ses joues, tremblante, l’image même de l’innocence outragée.
— C’est faux ! hoqueta-t-elle en fixant les autres collègues pour chercher des témoins. Madame, vous vous vengez parce que votre mari ne vous aime plus ! Pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? J’ai travaillé dur pour entrer ici ! Vous détruisez ma vie simplement parce que vous êtes jalouse !
Quelques regards parmi les employés se firent hésitants. La corde sensible du dominant contre le dominé fonctionnait toujours sur les esprits faibles.
Je souris à peine. C’était précisément la réaction que j’attendais.
— Monsieur Mercier, s’il vous plaît, dis-je en me tournant vers le directeur général.
Mercier s’avança, déposa un épais dossier cartonné sur le bureau de Nina et ajusta ses lunettes d’un air accablé.
— Mademoiselle Vasseur, dit le directeur général d’une voix neutre, la direction juridique et la sécurité informatique ont achevé leur rapport ce matin à six heures. Nous ne parlons pas ici de photographies personnelles indécentes envoyées sur les terminaux de l’entreprise, bien que cela suffise amplement à motiver votre renvoi. Nous parlons de la transmission, depuis votre compte professionnel vers une adresse anonymisée, des documents préparatoires concernant l’offre publique d’achat du groupe Rochebrune.
Cette fois, l’effet fut dévastateur. L’expression larmoyante de Nina se mua en une stupeur terrifiée.
— De… quoi ? balbutia-t-elle.
— Vous avez cru que Lucas était assez intelligent pour couvrir ses traces, repris-je en m’approchant d’elle, parlant à mi-voix, juste assez fort pour que tout l’étage entende. Vous pensiez que vous deux alliez monnayer ces informations d’initiés auprès du cabinet concurrent de mon frère, empocher la commission, et disparaître ensemble une fois que vous m’auriez poussée à un divorce scandaleux où Lucas réclamerait des compensations ? Tu as sous-estimé deux choses, Nina. La première, c’est que Lucas est un imbécile incapable de crypter correctement une clé USB. La seconde, c’est que la holding qui s’apprêtait à racheter ces données appartient à mon cousin germain.
Le silence n’était plus seulement pesant ; il était mortel.
Les jeunes collègues qui se pressaient autour d’elle pour la consoler firent tous, instinctivement, deux pas en arrière, s’écartant d’elle comme si elle venait de contracter la peste. La petite assistante douce et persécutée venait de se transformer, sous leurs yeux, en une fraudeuse poursuivie pour délit d’initié et espionnage industriel.
— Un huissier de justice et deux officiers de police judiciaire vous attendent dans la salle de réunion B, conclut Maître Marcillac en tendant un formulaire de notification. Vous avez dix minutes pour rassembler ce qui vous appartient sous la surveillance de la sécurité. Votre matériel informatique est sous séquestre.
Nina s’effondra sur sa chaise, les yeux écarquillés, fixant le vide. Les larmes ne coulaient plus. Son masque s’était brisé, ne laissant voir que la panique crue d’une manipulatrice prise à son propre piège.
Je tournai les talons sans lui accorder un regard de plus.
En passant devant Lambert, le chef de service tremblant, je m’arrêtai une fraction de seconde.
— Votre démission sera sur le bureau de monsieur Mercier avant midi, Lambert. Sinon, votre nom figurera également sur le dossier transmis au procureur de la République.
L’homme déglutit et hocha frénétiquement la tête, incapable de proférer un mot.
À onze heures, j’étais assise dans le bureau de mon père, au sommet de la tour familiale. Le vieil homme regardait par la baie vitrée, observant les nuages gris qui roulaient au-dessus de Paris.
— Tu as été rapide, remarqua-t-il sans se retourner.
— Il n’y avait aucune raison de traîner. La gangrène se coupe tout de suite, père. Vous me l’avez appris assez souvent.
Mon père se retourna enfin. Ses yeux d’acier, les mêmes que les miens, brillaient d’une lueur d’approbation contenue.
— Lucas a tenté de m’appeler six fois ce matin. Il a même envoyé sa mère pleurer au téléphone auprès de la tienne.
— Et qu’a répondu maman ?
— Que nous ne subventionnons pas les traîtres, répondit-il avec un rictus sévère. Alexandre a fait bloquer tous ses comptes de procuration. Le bail de sa voiture de fonction est résilié. À l’heure qu’il est, la banque a gelé ses cartes de crédit personnelles pour découverts non autorisés. Il n’a plus un centime de liquidités, et la presse financière parlera de son éviction dès demain sous couvert d’une « réorganisation stratégique ». Il est mort professionnellement.