Viviane ferma les yeux, acceptant son sort sans un mot de protestation. La culpabilité l’avait vidée de toute rébellion.

La capitaine Vasseur garda le silence pendant de longues secondes. Elle feuilleta les premières pages de mon carnet, puis brancha le disque dur sur son terminal sécurisé. Les premières miniatures vidéos apparurent à l’écran : des visages très connus de la région, des scènes qui suffiraient à faire sauter trois ministères et à déclencher un séisme judiciaire sans précédent sur tout le littoral méditerranéen.

Elle leva les yeux vers moi. Son regard professionnel avait cédé la place à une profonde gravité.

« Vous venez de rayer Adrien Delmas de la carte, madame. Même s’il survit à ses blessures, les gens sur ces vidéos ne le laisseront jamais arriver vivant jusqu’à la cour d’assises. »

« Ce n’est plus mon problème, » répondis-je doucement. « C’est entre lui et son destin. »

Je tournai les talons.

« Madame Delmas, attendez ! » m’interpella la policière. « Où allez-vous aller ? Vous n’avez nulle part où vous abriter tant que cette affaire n’est pas jugée. »

Je m’arrêtai sur le seuil de la porte vitrée. Dehors, l’aube commençait à déchirer l’horizon au-dessus de la mer, dessinant une ligne rose et argentée sur les flots sombres de la baie des Anges.

« J’ai une promesse à tenir, capitaine. »

Je sortis du commissariat sans me retourner.

Une heure plus tard, j’étais assise sur un banc de pierre du jardin du monastère de Cimiez, dominant la ville encore endormie. L’air était frais, lavé par l’orage de la nuit. Les senteurs de pin, de romarin et d’orangers sauvages montaient des restanques en terrasses.

À côté de moi, l’urne bleu pâle reposait sur le marbre usé.

J’avais sorti de mon sac une petite bobine de fil de lin et une aiguille fine que j’avais glissées dans ma trousse de toilette avant de fuir. Délicatement, avec des gestes précis et patients, j’attrapai le petit lapin en peluche de Sophie. L’oreille droite pendait tristement, retenue par un unique point d’attache effiloché.

Point par point, je refermai la couture. Je piquai le tissu, serrai le nœud, coupai le fil avec mes dents comme je le faisais toujours le dimanche matin quand Sophie s’asseyait en pyjama sur mes genoux, les cheveux ébouriffés par le sommeil.

« Voilà, ma chérie, » murmurai-je contre le pelage usé par tant de câlins d’enfant. « Elle est réparée. Maman n’a pas oublié. »

Dans le lointain, les premières sirènes commencèrent à retentir du côté des collines de Cimiez. Les gyrophares bleus faisaient clignoter les façades blanches de la villa d’Adrien. Les nouvelles allaient bientôt tomber sur les téléscripteurs : l’homme le plus redouté de la Côte d’Azur venait d’être arrêté à son domicile par le Groupe d’Intervention de la Police Nationale, abandonné par ses gardes du corps, désavoué par ses partenaires, son nom jeté en pâture aux juges et aux journaux du pays tout entier.

Il passerait le restant de ses jours dans une cellule haute sécurité, terrifié par l’ombre de chaque détenu, sachant que la femme qu’il croyait insignifiante avait brisé son royaume en une seule nuit.

Mais tout ce bruit appartenait déjà à un autre monde.

Je pris l’urne dans mes bras et marchai vers les hauteurs de la falaise qui plongeait vers la mer, là où les vents d’est soufflent librement vers le large. J’ouvris le couvercle de métal satiné.

Une bourrasque douce s’éleva des calanques, emportant les cendres claires dans un tourbillon léger. Elles montèrent vers le ciel d’aurore, se mêlant à la brume marine, libres de toute peur, de tout mensonge, de toute violence d’homme.

Sophie n’était plus prisonnière de la berline détruite sur la route de Saint-Jeannet. Elle n’était plus l’otage des silences complices et de la lâcheté des adultes. Elle appartenait désormais à la lumière infinie de la Méditerranée.

Je serrai le petit lapin réparé sous mon bras, glissai mes mains dans les poches de mon manteau, et descendis le sentier vers la gare pour prendre le premier train vers le nord.

Pour la première fois depuis sept jours, je respirais sans que chaque bouffée d’air ne me brûle la poitrine. Le deuil ne disparaîtrait jamais, mais la dette était payée.