Je ne perdis pas une seconde. Au lieu de me cacher, j’écrasai l’accélérateur et braquai droit sur la berline noire.

Le choc fut brutal. Mon pare-chocs avant défonça l’aile latérale de leur véhicule dans un grincement de tôle déchirée. L’un des types sauta sur le capot pour m’éviter avant de rouler sur le goudron en jurant. L’alarme de leur voiture se mit à hurler dans la nuit paisible du quartier résidentiel. Des fenêtres s’allumèrent aussitôt aux trois étages de la résidence.

Je passai la marche arrière, fis crisser mes pneus dans une odeur de gomme brûlée, et sortis de la voiture en tenant le Beretta d’Adrien bien en évidence.

« Barrez-vous ! » criai-je de toute la force de mes poumons, la voix portée par la rage pure. « La brigade criminelle est à deux minutes ! Delmas a balancé tout le monde ! »

Les deux hommes, surpris par la violence de l’assaut et désorientés par la mention du nom de leur patron, ne demandèrent pas leur reste. Les voyous de bas étage ne meurent pas pour des employeurs en déroute. Ils sautèrent dans leur véhicule embouti qui s’arracha de la bordure dans un nuage de fumée bleue, laissant des débris de plastique sur la chaussée.

Je montai les escaliers de l’immeuble quatre à quatre, sans attendre l’ascenseur.

Au troisième étage, la porte de l’appartement 32 s’entrouvrit sur la chaîne de sécurité. Le visage livide de Viviane apparut dans l’entrebâillement, les yeux rougis par les larmes, les cheveux en bataille.

« Qui est là ? Qu’est-ce qui… Claire ? »

Elle recula d’un bond, terrorisée, heurtant la commode de son entrée.

« Ouvre, » dis-je simplement en poussant le battant d’un coup d’épaule. La chaînette vola en éclats.

J’entrai dans l’appartement luxueux, décoré avec cet argent facile qu’Adrien distribuait comme des miettes de pain. Des bibelots hors de prix, des bouquets de pivoines fraîches, et sur une console, une montre pour homme en or blanc qu’il avait dû oublier lors d’un de leurs rendez-vous clandestins.

Viviane tomba à genoux sur le parquet ciré, protégeant son cou avec ses mains tremblantes.

« Tue-moi si tu veux, » gémit-elle dans un sanglot convulsif. « Fais-le ! Je ne dors plus depuis ce jour-là ! Je la vois… je vois Sophie dans le rétroviseur qui me demandait si on allait bientôt arriver pour ses devoirs… Je lui ai dit de se taire parce qu’elle m’énervait avec ses questions d’enfant… Tue-moi, Claire, je t’en supplie ! »

Je la regardai d’en haut. Ma main tenait l’arme le long de ma cuisse.

Il aurait été si facile de presser la détente. Une pression de trois kilogrammes sur le métal froid, et la maîtresse égoïste disparaissait. Mais la mort était une sortie trop douce pour elle. La mort n’était pas la justice.

« Lève-toi, » dis-je d’un ton sec.

Elle leva des yeux écarquillés, barbouillés de mascara noir.

« Quoi ? »

« Tu as cru qu’une balle allait effacer ce que tu as fait ? Tu as cru que tu allais t’en sortir en jouant les martyres dans ton salon à un million d’euros ? Lève-toi, fais ton sac, et prends tes manteaux chauds. »

« Où… où m’emmènes-tu ? »

« Chez la capitaine Vasseur. Tu vas t’asseoir dans son bureau et tu ne vas pas raconter seulement que nous roulions vite. Tu vas lui donner les comptes en Suisse d’Adrien, les noms des flics qui fermaient les yeux sur ses trafics, et la liste des garages qui maquillaient ses voitures de course. Tu vas tout lui donner, Viviane. Jusqu’au dernier centime. Jusqu’à la dernière lâcheté. »

« Et si je refuse ? Si je veux juste partir loin ? »

Je m’accroupis devant elle, plongeant mon regard dans le sien jusqu’à ce qu’elle baisse la tête.

« Si tu refuses, je te laisse ici. Les hommes d’Adrien reviendront dans une heure avec des silencieux. Et cette fois, il n’y aura personne pour emboutir leur bagnole. »

Elle mit moins de trois minutes pour enfiler un imperméable et jeter ses papiers dans un sac à main. Nous redescendîmes ensemble sous la pluie fine qui commençait à tomber sur Nice, balayant la poussière des collines.

Dans la voiture, l’urne de Sophie reposait sur la banquette arrière, soigneusement attachée par la ceinture de sécurité. Viviane ne put s’empêcher de la regarder dans le rétroviseur central, avant de détourner les yeux en étouffant un nouveau sanglot. Elle n’osa plus prononcer un seul mot du trajet.

Le commissariat central de l’avenue Foch était baigné d’une lumière crue de néons blafards.

Quand nous franchîmes le sas de sécurité, Viviane marchant devant moi la tête basse, les officiers de garde s’arrêtèrent d’écrire. La capitaine Vasseur, qui n’avait visiblement pas quitté son bureau de la nuit, descendit le grand escalier en colimaçon en boutonnant sa veste d’uniforme.

« Madame Delmas… » souffla-t-elle, stupéfaite de me voir là. « On a signalé des coups de feu et un accident à votre domicile il y a moins de deux heures. Vos beaux-frères sont en train de retourner la ville pour vous retrouver. »

« Mes beaux-frères auront d’autres soucis d’ici l’aube, capitaine, » répondis-je d’une voix parfaitement posée.

Je posai sur son bureau trois objets.

D’abord, le Beretta 9mm d’Adrien, dont j’avais vidé le chargeur.

Ensuite, le disque dur contenant l’ensemble des vidéos de compromission de la villa d’Eze.

Enfin, le petit carnet intime que j’avais tenu pendant neuf ans, consignant chaque date, chaque voyage suspect, chaque livraison nocturne et chaque nom prononcé à voix basse dans la salle à manger de Cimiez.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Vasseur en effleurant le disque dur.

« La vérité complète sur l’empire Delmas. Tout y est : les pots-de-vin, les menaces de mort, les réseaux d’extorsion et les magistrats complices. En échange, je ne veux aucune protection de témoins. Je ne veux pas de votre argent, ni de votre surveillance. Je veux seulement que la mort de ma fille, Sophie Delmas, soit requalifiée ce matin même en homicide volontaire avec mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Et je veux que cette femme témoigne sans accord d’immunité totale. »