« Claire est insignifiante, Marco. Elle n’a pas un sou vaillant sur ses comptes personnels, je les ai fait bloquer ce midi. Elle va pleurer trois jours dans une chambre de bonne miteuse, puis elle finira par appeler sa sœur à Lyon ou par se jeter d’un pont. Concentre-toi sur Viviane. C’est elle le danger immédiat. »

Insignifiante.

Je fermai les yeux. Neuf années de mariage venaient de se résumer à ce mot. Il m’avait épousée parce que j’étais la fille discrète d’un notaire respecté de Grasse, une parure d’honorabilité bourgeoise pour un voyou enrichi dans le béton et les boîtes de nuit. J’avais fermé les yeux sur les voitures blindées, sur les gardes du corps postés au fond du jardin, sur les téléphones jetables qui sonnaient au milieu des repas dominicaux. J’avais tout accepté parce que je croyais qu’au milieu de cette fange, son amour pour Sophie était pur.

C’était faux. Rien n’était pur chez Adrien Delmas. Même notre fille n’avait été qu’un trophée, un héritage génétique sacrifié sur l’autel d’une escapade clandestine en Italie.

Je posai le casque. Il était vingt heures passées. La nuit d’octobre était tombée sur les hauteurs de Nice, noire et sans lune, alourdie par l’humidité qui descendait des collines de l’arrière-pays.

Je savais ce qu’Adrien ignorait : sa véritable vulnérabilité ne se trouvait pas dans les dépositions d’une maîtresse paniquée, ni dans les carnets de comptes que ses comptables brûlaient régulièrement dans l’incinérateur du sous-sol. Sa véritable vulnérabilité reposait sur un disque dur externe, caché sous le double fond du secrétaire en marqueterie de son bureau. Un objet dont j’avais découvert l’existence six mois plus tôt, par pur hasard, en cherchant le certificat de baptême de Sophie.

Ce disque contenait les enregistrements vidéos de la villa d’Eze, le lieu secret où Adrien organisait les soirées privées pour les élus locaux, les magistrats véreux et les investisseurs du golfe de Gênes. C’était sa police d’assurance absolue. L’arme nucléaire qui lui garantissait l’impunité totale sur toute la Côte d’Azur. S’il tombait, le Tout-Nice tombait avec lui.

Et pour y accéder, il fallait une empreinte digitale et une clé mécanique. La clé était toujours sur son trousseau personnel.

Je quittai le pavillon de garde par la trappe d’évacuation d’eau pluviale qui débouchait près des serres de la propriété. Le jardin m’était familier dans ses moindres recoins. Chaque rosier, chaque buisson de laurier avait été taillé sous mes ordres. Je savais où les faisceaux des détecteurs de mouvement laissaient des angles morts le long de la clôture de pierres sèches. Je marchais pieds nus sur l’herbe humide, mes chaussures nouées autour du cou, vêtue d’un jean sombre et d’une veste de toile noire.

À vingt-deux heures, la maison semblait plongée dans un sommeil artificiel. Marco était parti avec son équipe pour préparer l’opération contre Viviane Morel. Ne restaient sur place que deux sentinelles à la guérite principale et un homme de garde devant les écrans du rez-de-chaussée.

Je me glissai par la porte de service de la cuisine, dont j’avais déverrouillé le loquet intérieur trois jours avant la cérémonie funéraire, prévoyant déjà que je devrais revenir. L’odeur familière de notre foyer me frappa le visage comme une gifle : la cire d’abeille, le parfum d’ambiance à la fleur d’oranger que Sophie aimait tant, et cette pointe de café froid propre aux longues nuits de veille.

Sur le réfrigérateur, le dernier dessin de ma fille tenait encore avec un aimant en forme de fraise : une maison bancale avec un soleil aux rayons trop longs et trois silhouettes difformes se tenant par la main. J’arrachai le papier d’un coup sec, le pliai méthodiquement et le glissai dans ma poche de poitrine, contre mon cœur.

Je montai à l’étage sans faire grincer une seule marche. L’escalier de service évitait les capteurs infrarouges du grand hall.

La porte de la chambre conjugale était entrouverte. Adrien dormait. Il avait laissé la lampe de chevet allumée, projetant une lueur tamisée sur son visage émacié par le choc de l’accident. Sur sa table de nuit, à côté de son Beretta 9mm, le trousseau de clés reposait dans une coupelle en argent.

Mon souffle s’était suspendu dans ma gorge. Le silence de la pièce n’était troublé que par sa respiration lourde, rythmée par la douleur des côtes fêlées lors du choc frontal.

Je m’approchai du lit. Un pas. Deux pas. Le parquet ne fléchit pas sous mon poids.

Je regardai l’homme avec qui j’avais partagé neuf ans de mon existence. Il avait des cernes violacés, les tempes creuses, mais la bouche toujours pincée dans ce rictus d’arrogance qui m’avait jadis paru être de l’assurance. Je tendis les doigts vers la coupelle.

Le métal tinta doucement. Une fraction de seconde. Un bruit minuscule.

Adrien ouvrit les yeux.

Ses réflexes de voyou prirent le dessus avant même que son cerveau ne réalise ce qu’il voyait. Sa main droite plongea vers le pistolet.

Je ne reculai pas. Je ne criai pas. J’attrapai la carafe d’eau en cristal taillé qui trônait sur la commode à ma droite et l’abattis de toutes mes forces sur son épaule meurtrie et sa clavicule fracturée.

Un hurlement rauque monta de sa gorge. La douleur le cloua en arrière sur ses oreillers, le bras gauche inerte, les yeux exorbités par la stupéfaction. L’arme glissa sur la moquette épaisse.

« Claire… » haleta-t-il, la sueur perlant instantanément sur son front. « Tu… tu es devenue folle… »

« Chut, » dis-je d’une voix d’un calme surnaturel, ramassant le pistolet à terre sans trembler. Le métal était lourd, glacial dans ma paume. J’avais appris à tirer avec lui dans les carrières désaffectées de la Turbie. Il disait toujours qu’une femme de patron devait savoir se défendre. « Baisse d’un ton, Adrien. C’est ce que tu as dit à Viviane, n’est-ce pas ? Avant de lui promettre que personne ne la toucherait. »

Il tenta de se redresser, mais son corps brisé le trahit. Il retomba sur le matelas en grimaçant, une main crispée sur son flanc bandé.