« Tu as tout entendu… »

« J’ai tout entendu. Chaque mot. Chaque seconde de votre lâcheté. »

« Tu ne comprends rien aux affaires… » bredouilla-t-il, tentant de retrouver ce ton paternel et méprisant qu’il utilisait pour clore les disputes conjugales. « Viviane paniquait. Je devais la calmer pour éviter qu’elle ne fasse d’âneries. Je n’ai jamais voulu… Sophie était ma fille, bon sang ! Ma chair ! »

« Elle était ta fille, et tu l’as laissée mourir sur la banquette arrière d’une bagnole déchiquetée parce que ta garce avait peur de rater son avion pour Rome. Tu as demandé si Viviane allait bien avant même de savoir si le crâne de ton enfant était intact. »

Je chargeai l’arme. Le claquement sec de la culasse retentit dans la chambre comme un coup de tonnerre.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? » murmura-t-il, et pour la première fois de sa vie, je vis une véritable lueur d’effroi traverser ses iris noirs. « Tu n’es pas une tueuse, Claire. Tu es une femme bien. Tu es la mère de Sophie. »

« La mère de Sophie est morte jeudi dernier à 16 h 12 sur la route de Saint-Jeannet, » répondis-je sans ciller. « Je ne suis plus que celle qui va nettoyer ce que tu as sali. Donne-moi le code du coffre mural et pose ton pouce sur le lecteur du secrétaire. »

« Quel secrétaire ? Il n’y a rien là-dedans… »

J’approchai le canon du pistolet à deux centimètres de son genou intact.

« Le disque dur d’Eze, Adrien. Ne joue pas avec moi. Tu sais exactement ce que je veux. Tu as dix secondes, ou je te brise la rotule. Et crois-moi, personne dans cette maison ne viendra t’aider avant que j’aie fini. »

Mon regard devait avoir quelque chose de terrifiant, car l’homme qui avait fait trembler les caïds de Marseille capitula sans négocier davantage. Il se traîna hors du lit, gémissant à chaque mouvement, laissant traîner sa jambe droite jusqu’au bureau de maître. Son pouce s’écrasa sur le capteur dissimulé dans le panneau de chêne. La trappe s’ouvrit dans un cliquetis discret.

Je récupérai le disque dur noir, massif, ainsi que les clés de la berline de réserve garée sous le préau arrière.

« Tu ne sortiras jamais de Nice avec ça, » cracha-t-il en s’effondrant sur le fauteuil en cuir. « Mes associés vont te traquer jusqu’au bout du monde. Ils ne peuvent pas se permettre de laisser ces vidéos circuler. Si tu dévoiles ce qu’il y a là-dedans, tu signes ton arrêt de mort et celui de tous ceux qui t’approcheront. »

« Ils ne chercheront pas après moi, Adrien. Ils chercheront après toi. Parce que ce soir, ils vont croire que c’est toi qui les as trahis. »

Je sortis de ma poche le téléphone personnel d’Adrien que j’avais glané sur la table de nuit. Devant lui, j’envoyai un message groupé préparé à l’avance aux cinq plus gros parrains du syndicat immobilier de la Côte : « La police est sur le point de perquisitionner la villa d’Eze. Viviane a parlé. J’ai pris les sauvegardes pour négocier mon immunité avec le parquet national financier. Bonne chance à tous. »

Adrien ouvrit la bouche, le teint cireux, incapable d’articuler un seul mot. Je venais de lâcher la meute sur ses propres talons. Dans leur univers, la suspicion de trahison valait une condamnation à mort sans procès, sans délai, sans recours.

« Tu es un monstre… » souffla-t-il dans un râle étouffé.

« Non. Juste une mère qui t’aide à accomplir ton destin. N’est-ce pas le mot que tu as employé au cimetière ? »

Je refermai la porte de la chambre à double tour, emportant les clés.

Dans le hall inférieur, le garde du corps ne m’entendit pas descendre. Je ne tirai pas sur lui. Je coupai simplement le disjoncteur général de la villa depuis le tableau de commande de la buanderie. Les lumières s’éteignirent, plongeant les lieux dans un noir d’encre et déclenchant les sirènes de secours qui se mirent à hurler à pleins poumons, saturant l’espace d’un vacarme assourdissant. Dans la confusion, je franchis la baie vitrée du salon et courus vers le pavillon de garde.

Je récupérai l’urne de Sophie, son lapin en peluche et mon petit sac de voyage. La vieille Peugeot break que mon père m’avait léguée dormait depuis deux ans sous une bâche derrière les serres, invisible des caméras principales. Le moteur toussa deux fois, puis démarra dans un ronronnement discret.

La barrière latérale du domaine n’était fermée que par un cadenas rouillé. J’enclenchai la première et fonçai dedans. Le métal céda sans résistance majeure. J’étais libre.

Mais la partie ne faisait que commencer.

Il était vingt-trois heures quinze. Viviane Morel vivait dans une résidence ultra-sécurisée sur les hauteurs de Fabron. Si Marco et ses tueurs arrivaient avant moi, ils l’élimineraient, et la version officielle d’Adrien — celle du suicide d’une maîtresse rongée par le remords — s’imposerait aux enquêteurs. Il fallait que Viviane reste en vie. Non pas par compassion pour elle, mais parce que son témoignage sous serment était le clou indispensable qui scellerait le cercueil judiciaire de mon mari.

Je conduisis sans phares sur les premiers kilomètres des petites routes sinueuses qui serpentent au-dessus de Nice, guidée par la simple lueur des réverbères lointains de la baie. Mon cœur battait à un rythme étrange, lent et lourd. Je n’avais plus peur de rien. Quand on a vu descendre son unique enfant dans une fosse de deux mètres de profondeur, le monde des vivants perd tout pouvoir d’intimidation.

J’atteignis l’immeuble de Viviane à vingt-trois heures quarante.

Au bas de l’allée des palmiers, une berline noire aux vitres teintées était déjà stationnée, feux éteints. Deux silhouettes fumaient nerveusement sur le trottoir d’en face. Les hommes de Cannes. Ils attendaient probablement que les derniers résidents rentrent pour s’infiltrer sans bruit par le parking sous-terrain.