Soudain, un bruit sourd résonna à travers la structure de la maison. Une détonation étouffée. Puis le bruit cristallin d’une baie vitrée qui vole en éclats à l’étage supérieur.
Les hommes de Ross venaient de donner l’assaut. Le délai de quinze minutes était expiré.
« Allez… tourne ! Maudite ferraille, tourne ! » jura Clara entre ses dents serrées, tandis que des larmes de douleur et d’effort inondaient ses yeux.
Elle bloqua ses deux pieds contre la paroi opposée, prit une inspiration saccadée et pesa de tout son poids sur le bras de levier de la clé. Un craquement sec retentit. La rouille céda dans une gerbe d’écailles métalliques. Le volant tourna d’un quart de tour, puis d’un demi-tour complet dans un chuintement hydraulique puissant qui fit vibrer tout le conduit.
Un ronronnement mécanique sourd résonna au bout du tunnel : la porte d’évacuation d’urgence venait de se déverrouiller au sous-sol.
Au même instant, au-dessus de sa tête, les tirs d’armes à feu retentirent, nets, violents, impitoyables.
Clara fit marche arrière en rampant avec une vélocité frénétique, ne prêtant plus aucune attention aux écorchures sanglantes qui striaient ses avant-bras. Lorsqu’elle émergea de la trappe du cellier, la maison était plongée dans une fumée âcre. Des grenades lacrymogènes venaient d’être projetées à travers les baies brisées du grand salon.
Arthur, le pistolet automatique d’ordonnance à la main, tirait à travers l’encadrement de la porte pour couvrir la retraite de Maître Vance qui tenait Leo fermement serré contre son torse.
« Clara ! Par ici, vite ! » hurla Arthur en vidant son chargeur vers l’entrée du corridor où deux silhouettes en tenue tactique sombre venaient de s’effondrer sous ses tirs précis.
Clara bondit hors du cellier, saisit Leo par la main pour soulager l’avocat qui chancelait sous le poids de la terreur, et s’engouffra dans l’escalier en colimaçon menant à la galerie minière inférieure.
Arthur referma le lourd blindage d’acier derrière eux, tirant les trois verrous de sécurité manuels au moment même où une rafale automatique frappait la face extérieure de la porte dans un vacarme de fin du monde.
« La voie est libre jusqu’à la cabane de chasse ! » souffla Clara en guidant le groupe à travers le tunnel creusé à même la roche basaltique.
Ils coururent pendant dix minutes interminables dans la pénombre, guidés par la seule lampe de Clara, jusqu’à apercevoir une lueur lunaire filtrer à travers les lattes disjointes d’un vieux plancher en bois. Arthur poussa la trappe de sortie d’un coup d’épaule puissant.
L’air frais de la nuit de montagne pénétra enfin dans leurs poumons brûlés par la fumée. Ils se trouvaient au fond d’un ravin boisé, dissimulés par d’immenses fougères sauvages, bien au-delà du périmètre de sécurité encerclé par les hommes de main de Ross.
Mais alors qu’ils atteignaient la route forestière où Arthur avait judicieusement fait stationner un véhicule tout-terrain de secours plusieurs semaines auparavant par simple précaution tactique, une paire de phares halogènes s’alluma brusquement à cinquante mètres d’eux, les aveuglant d’une lumière crue et impitoyable.
Une silhouette élégante descendit calmement du siège passager d’une berline noire : Victor Ross en personne, tenant un élégant fusil de chasse à canon scié, un rictus triomphant plaqué sur ses lèvres minces.
« Tu as toujours été d’une prévisibilité désolante, Arthur », déclara Victor en épaulant calmement son arme. « Tu as conçu ce tunnel de fuite il y a dix ans après la tentative d’enlèvement de Leo en Italie. Tu croyais vraiment que j’ignorais l’existence de cette issue de secours ? »
Arthur s’avança immédiatement pour faire écran de son corps devant son fils et Clara. Son arme était vide, la culasse restée bloquée en arrière. « Laisse partir la jeune fille et l’enfant, Victor. C’est moi que tu veux. C’est ma signature sur les actes de transfert qu’il te faut. »
« Ta signature ne vaut plus rien, mon pauvre cousin », ricana Victor en levant le canon vers la tête d’Arthur. « Isabella a peut-être échoué avec le tribunal ce matin, mais le testament manuscrit que j’ai déposé dans le coffre d’un notaire à Zurich te désigne comme m’ayant confié la tutelle légale exclusive de l’empire en cas de disparition accidentelle conjointe de toi et de ton héritier. Après cette malheureuse fusillade nocturne provoquée par des cambrioleurs, je serai l’unique patriarche des Montgomery. »
Leo, tremblant de tout son corps derrière les jambes de Clara, serra les poings, animé par une terreur qui se transformait soudain en une colère d’enfant bafoué : « Tu es un menteur ! C’est toi le méchant ! C’est toi qui as dit que papa était mort ! »
Victor baissa brièvement les yeux vers l’enfant avec un ricanement dédaigneux : « Les enfants morts ne témoignent pas au tribunal, mon petit Leo. »
Son doigt commença à presser la détente.
Ce que Victor Ross n’avait pas prévu, c’était que Clara Morel tenait encore dans sa main droite, dissimulée dans les plis de son tablier déchiré, la lourde clé à molette en acier trempé d’un kilo et demi utilisée pour forcer la vanne hydraulique.
D’un mouvement vif, fluide, guidé par l’instinct pur de survie et la mémoire musculaire de ses années passées dans l’atelier paternel, Clara projeta l’outil d’acier de toutes ses forces.
Le lourd projectile tourbillonna dans les airs sur une quinzaine de mètres et frappa Victor avec une violence inouïe en plein milieu de l’arête nasale.
Un craquement d’os écrasé retentit dans la clairière. Ross poussa un hurlement d’agonie, lâchant son fusil tandis qu’un flot de sang giclait entre ses doigts plaqués sur son visage brisé.
Arthur ne laissa pas passer sa chance. En deux enjambées d’une puissance athlétique fulgurante, il franchit la distance qui le séparait de son cousin, plongea au sol pour ramasser le fusil abandonné, et d’un coup de crosse d’une précision dévastatrice au niveau de la mâchoire, envoya Victor Ross s’effondrer inconscient sur le bas-côté herbeux de la route forestière.