« Hypothermie modérée, début de déshydratation sévère et plusieurs contusions sur les avant-bras », annonça le praticien en se tournant vers Arthur. « Mais le plus miraculeux reste son système respiratoire. Encore six ou sept heures dans ce boyau sans ventilation directe, saturé de poussière d’amiante et de moisissure, et son cœur aurait cessé de battre par hypoxie et épuisement. Cette jeune femme a littéralement arraché votre fils aux griffes de la mort. »
Arthur Montgomery semblait avoir vieilli de dix ans en l’espace d’une heure. Cet homme d’affaires redouté, dont la holding régnait sur le fret maritime et les investissements portuaires de la côte est, ne parvenait plus à retenir les larmes qui traçaient des sillons clairs sur ses joues burinées. Il s’agenouilla devant Leo, prenant sa petite main glacée entre les siennes pour la réchauffer contre son souffle.
« Pardonne-moi, mon grand… Pardonne-moi. J’étais à Zurich, je pensais que tu étais en sécurité dans ce pensionnat en Suisse dont elle m’avait envoyé les brochures d’inscription… Elle m’avait montré des photos, des lettres écrites de ta main… »
« Elle me faisait recopier des phrases sur une feuille tous les soirs, papa », souffla Leo d’une voix rauque, les lèvres sèches et gercées. « Elle disait que si je faisais une seule faute ou si je criais trop fort, le grand monsieur en bas m’enfermerait dans le sous-sol avec les rats pour toujours. »
Le regard d’Arthur se figea. « Quel grand monsieur, Leo ? »
L’enfant hésita, ses yeux dérivant avec angoisse vers Clara. La jeune femme s’était accroupie à ses côtés, posant doucement sa main tiède sur le bras du petit pour le rassurer.
« Il s’appelait Victor, papa. Il venait le soir quand il n’y avait plus personne dans la cuisine. C’est lui qui m’a poussé dans le trou avec une bouteille d’eau et qui a vissé la grille de fer. »
À quelques pas de là, Maître Vance, le téléphone portable encore collé à l’oreille, raccrocha brusquement et s’approcha avec une pâleur cadavérique qui n’augurait rien de bon.
« Arthur, nous avons un problème majeur. Un problème qui dépasse la simple perversité d’Isabella. »
Arthur se releva lentement, reprenant la contenance froide et tranchante qui faisait trembler ses adversaires dans les salles de conseil d’administration. « Parle, Julian. Que viens-tu d’apprendre ? »
« L’inspecteur principal vient de vérifier les accès des caméras de sécurité du domaine. Tout le système d’enregistrement en circuit fermé a été méthodiquement effacé pour les sept derniers jours. Mais ce n’est pas le pire. L’argent. La fiducie de cinquante millions de dollars laissée par ta première épouse, Éléonore, pour les dix ans de Leo… »
« Le certificat de décès n’a pas pu être validé en quelques heures », rétorqua Arthur, le souffle court. « Il faut des approbations notariales, des signatures bancaires croisées ! »
« Elle a bénéficié de complicités au plus haut niveau de notre propre conseil d’administration », lâcha Vance dans un murmure funèbre. « Les fonds ont quitté la Chase Manhattan Bank il y a quarante-huit heures via des comptes miroirs domiciliés aux îles Caïmans. Et le procureur général adjoint qui a signé l’ordonnance d’exception de transfert d’urgence n’est autre que Victor Ross. L’homme dont Leo vient de prononcer le nom. »
Un silence glacial retomba sur le grand hall. Clara sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine. Ce qui ressemblait au départ au sauvetage désespéré d’un enfant maltraité venait de se muer en un complot tentaculaire impliquant des millions de dollars et des hommes de pouvoir prêts à liquider un enfant pour asseoir leur emprise.
« Victor Ross… » répéta Arthur d’une voix sourde, presque inaudible. « Mon propre cousin germain. Le vice-président du directoire. »
« Il a quitté la réception il y a vingt minutes, Arthur. Juste avant que la police ne boucle les grilles extérieures », ajouta Maître Vance. « Si nous voulons sécuriser le domaine et garantir la sécurité de Leo, nous devons quitter cette maison immédiatement. Ross a encore ses badges d’accès, ses gardes du corps armés au sein de la sécurité privée du groupe, et maintenant qu’Isabella est arrêtée, il sait qu’il joue sa tête. »
Arthur se tourna vers Clara. Pour la première fois, il observait attentivement la jeune femme. Il remarqua ses chaussures de travail usées jusqu’à la semelle, la dignité farouche dans son maintien, et surtout, la façon dont Leo refusait obstinément de lâcher le pan de son tablier.
« Mademoiselle Morel », dit-il d’un ton solennel où perçait une émotion sincère, « ma dette envers vous ne s’éteindra jamais. Mais en brisant cette grille ce soir, vous êtes devenue le témoin clé d’une tentative d’assassinat politique et financier. Vous êtes en danger autant que nous. Venez avec nous. »
Clara regarda autour d’elle : les bris de verre sur le sol, les invités qui chuchotaient encore derrière les cordons de sécurité, les policiers qui relevaient des empreintes sur le mur éventré. Elle n’avait qu’un modeste studio sous les toits dans le quartier populaire de Southwark, un loyer en retard et une vieille tante malade dont elle payait les soins comme elle le pouvait. Elle n’appartenait pas à ce monde de prédateurs vêtus de cachemire. Pourtant, en sentant les petits doigts glacés de Leo serrer les siens avec une confiance absolue, elle sut qu’elle ne pouvait plus reculer.
« Je viens », répondit-elle simplement. « Mais cet enfant a besoin d’une vraie soupe chaude, d’un lit sec et de personne qui crie autour de lui. »
Un demi-sourire éphémère passa sur les lèvres dévastées d’Arthur. « Vous avez ma parole d’honneur. »
Le convoi de trois berlines blindées quitta la propriété par l’ancienne porte de service forestière, évitant la meute de journalistes qui commençait déjà à s’agglutiner devant les grilles principales. La destination n’était pas l’un des appartements de standing du centre-ville, trop exposés, mais une propriété discrète située sur les hauteurs escarpées de Pine Crest, une forteresse moderne dissimulée au cœur d’une pinède dense, protégée par des systèmes de télésurveillance autonomes.