Durant le trajet qui dura plus d’une heure, Leo s’était endormi la tête posée sur les genoux de Clara, bercé par le ronronnement sourd du moteur V8. La jeune femme n’osait faire le moindre mouvement de peur de réveiller l’enfant dont le sommeil était troublé de soubresauts réguliers. Arthur, assis en face d’eux sur la banquette en cuir retourné, ne détachait pas son regard de son fils.

« Sa mère, Éléonore, est morte d’une leucémie foudroyante quand il avait à peine trois ans », commença Arthur sans lever les yeux, rompant le silence pesant de l’habitacle. « Elle était tout le contraire d’Isabella. Elle détestait le faste, les galas, les faux-semblants. Elle avait créé cette fiducie pour protéger Leo de notre propre milieu. Elle disait toujours que l’argent de la famille Montgomery portait une malédiction, qu’il transformait les êtres humains en bêtes sauvages prêtes à dévorer leurs propres enfants. »

Il marqua une pause, serrant les poings jusqu’à ce que ses phalanges deviennent blanches.

« J’ai été aveugle, mademoiselle Morel. Après la mort d’Éléonore, j’ai plongé dans le travail pour ne pas sombrer dans le désespoir. Isabella est entrée dans ma vie comme un baume sur une plaie béante. Élégante, attentionnée, d’une douceur trompeuse… Elle a passé deux ans à gagner ma confiance millimètre par millimètre. Quand elle a proposé de s’occuper de l’éducation de Leo et de m’accompagner dans la gestion des œuvres caritatives, j’ai cru que le ciel m’accordait une seconde chance. Quelle pitoyable naïveté. »

« Les monstres ne portent pas de masques effrayants, monsieur Montgomery », répondit doucement Clara. « Ils portent les visages qu’on a le plus envie de regarder quand on souffre. »

Arthur releva la tête, surpris par la justesse tranchante des mots de cette jeune femme d’apparence si frêle. « Parlez-moi de vous, Clara. Qui êtes-vous vraiment ? »

« Rien de bien compliqué », dit-elle avec une pointe d’ironie dans la voix. « Une fille de mécanicien qui a dû arrêter ses études d’architecture à la mort de son père pour subvenir aux besoins de sa famille. J’enchaîne les missions de serveuse, d’aide-ménagère et de standardiste depuis cinq ans. Quand j’ai entendu Leo ce soir, je n’ai pas pensé à votre fortune ni à votre statut social. J’ai seulement pensé que si c’était mon petit frère coincé derrière cette tôle, j’aurais aimé que quelqu’un arrache ce maudit mur pour le sortir de là. »

Arthur la contempla pendant un long moment, une admiration sincère remplaçant peu à peu l’angoisse dans ses yeux sombres. « Votre père aurait été immensément fier de vous ce soir. »

La berline franchit un lourd portail en fer forgé automatisé et s’immobilisa devant l’entrée d’une villa contemporaine aux lignes épurées, faite de béton brut et de verre fumé. Des hommes en costume sombre, armés d’oreillettes et de fusils semi-automatiques dissimulés sous leurs vestes, se déployèrent instantanément autour des véhicules pour sécuriser le périmètre.

À l’intérieur, la gouvernante, une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux gris soigneusement tirés en chignon, les attendait avec un bouillon chaud et des draps propres. Clara refusa de laisser Leo seul dans la chambre d’amis. Elle resta assise sur le bord du grand matelas, veillant sur lui pendant qu’il avalait quelques cuillerées de soupe avec peine avant de replonger dans un sommeil lourd, apaisé par la présence rassurante de sa protectrice.

Vers trois heures du matin, alors que la demeure semblait plongée dans une quiétude précaire, le téléphone d’urgence situé dans le bureau d’Arthur sonna.

Arthur décrocha immédiatement sur haut-parleur en présence de Maître Vance et de Clara, qui venait de descendre chercher un verre d’eau.

« Montgomery ? » grésilla une voix rauque et glaciale à l’autre bout de la ligne.

Le sang d’Arthur ne fit qu’un tour. « Victor. »

« Tu devrais remercier ta petite serveuse pour avoir retardé l’inévitable de quelques heures », ricana Victor Ross avec un mépris non dissimulé. « Mais tu ferais mieux d’écouter très attentivement ce que j’ai à te dire si tu ne veux pas que cette nuit s’achève dans un bain de sang. »

« Isabella est sous les verrous, Victor ! La police boucle tes comptes au moment même où nous parlons ! Ton plan est mort ! » rugit Arthur, la veine du cou gonflée par la rage.

« Isabella est une idiote vaniteuse et impatiente », cracha la voix avec dédain. « Elle voulait l’argent tout de suite pour rembourser ses dettes de jeu à Macao. Elle a précipité les choses en enfermant le gamin dans cette aile désaffectée au lieu d’attendre notre transfert offshore programmé pour le mois prochain. Mais moi, Arthur, je ne suis pas un amateur. Tu crois que la police contrôle la situation ? Regarde par la baie vitrée de ton salon. »

Clara et Vance se précipitèrent vers les larges vitrages donnant sur le parc boisé de Pine Crest.

À l’orée des pins, les lumières des projecteurs de sécurité du périmètre venaient de s’éteindre d’un coup sec. Les bruits familiers des gardes patrouillant sur les graviers avaient cessé. Seul le vent d’automne gémissait à travers les branches nues.

« J’ai financé la sécurité de ce domaine depuis sa construction, mon cher cousin », poursuivit Victor d’un ton doucereux qui glaçait le sang. « Tes six mercenaires à l’extérieur ont simplement compris où se trouvait leur véritable intérêt financier. Ils viennent de poser leurs armes. Tu es seul dans cette maison avec ton avocat décrépit, une souillon en tablier et un gamin traumatisé. »

« Que veux-tu ? » articula Arthur, sentant le piège se refermer avec une précision chirurgicale.

« La confirmation de cession d’actifs de la holding. Le terminal bancaire de ton bureau à Pine Crest dispose d’un accès crypté de niveau exécutif. Tu as exactement quinze minutes pour transférer les droits de vote de la Montgomery Global Logistics à ma société écran basée à Singapour. Fais cela, et je te laisse la vie sauve, à toi et à ton fils. Refuse, ou tente d’appeler qui que ce soit, et mes hommes brûlent la maison avec vous à l’intérieur. Le rapport de police indiquera qu’un groupe de ravisseurs paniqués a malencontreusement provoqué un incendie criminel. »