La ligne coupa brutalement. Un silence d’abattoir envahit la pièce.
Maître Vance s’effondra dans un fauteuil en cuir, le visage enfoui dans ses mains. « Mon Dieu… Il a tout prévu. Les gardes corrompus, le coupe-circuit général… Nous sommes pris au piège comme des rats. »
Arthur se tourna vers le terminal informatique installé sur son bureau en acajou. Ses mains ne tremblaient plus. Une froide détermination semblait avoir pris possession de tout son être. « Si je signe cette cession, il nous tuera quand même, Julian. Victor n’a jamais laissé de témoins vivants derrière lui. Quand j’ai audité ses filiales aux Philippines il y a cinq ans, trois experts-comptables sont morts dans des accidents de plongée inexpliqués. »
« Alors qu’est-ce qu’on fait ? » murmura Clara, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes, mais la voix parfaitement ferme. « Il y a une issue ? »
« La maison est entourée de parois vitrées au rez-de-chaussée, impossible de sortir sans être pris pour cible », expliqua Arthur en désignant un schéma architectural encadré sur le mur. « Mais sous cette villa subsiste l’ancien réseau d’extraction de la mine de basalte sur laquelle les fondations ont été coulées. Un conduit d’évacuation d’urgence mène à une cabane de chasse désaffectée située à six cents mètres plus bas, en dehors du périmètre surveillé. »
« Alors prenons ce tunnel tout de suite ! » insista l’avocat, les yeux brillants d’une terreur panique.
« Le mécanisme d’ouverture de la trappe hydraulique dans le sous-sol a besoin d’une alimentation électrique dédiée », répliqua Arthur en pointant du doigt les voyants éteints du tableau de contrôle mural. « Victor a coupé le générateur principal. Pour activer la vanne manuelle de dérivation dans la salle des machines, il faut ramper à travers un passage technique sous le plancher… Un passage trop étroit pour un homme adulte. Moins de quarante centimètres de large. »
Arthur baissa les yeux vers le sol, accablé. « Il faudrait que j’envoie Leo… Mon propre fils que je viens de sauver de ce calvaire… Je ne peux pas lui infliger cela. Je préfère mourir ici les armes à la main. »
« Non », intervint Clara en s’avançant résolument vers le schéma mural. « Montrez-moi les plans. »
Arthur la fixa, stupéfait. « Clara, c’est de la folie. C’est un conduit technique rempli de câbles haute tension et de poussière industrielle. »
« J’ai passé deux ans de ma vie à étudier l’architecture industrielle, monsieur Montgomery », coupa-t-elle sans ciller. « Et je mesure un mètre soixante pour quarante-huit kilos. J’ai passé mon enfance à me faufiler sous les châssis de camions dans le garage de mon père pour lui passer ses clés plates. Montrez-moi où se trouve cette satanée vanne et donnez-moi une lampe torche. Nous n’avons pas quinze minutes à perdre avec des remords d’aristocrate. »
Pendant quelques secondes, Arthur Montgomery resta sans voix devant cette jeune femme que tout séparait de son univers de privilèges, mais qui démontrait une bravoure mille fois supérieure à celle de ses plus proches collaborateurs. Il s’inclina légèrement, dans un geste de profond respect.
« Suivez-moi. »
L’odeur de terre humide et de métal rouillé saisit Clara à la gorge dès qu’Arthur souleva la trappe d’accès temporaire dissimulée sous le tapis du cellier. Le conduit technique n’était rien d’autre qu’un boyau carré en béton préfabriqué, zébré de faisceaux de câbles électriques noirs et de conduites de gaz cuivrées.
Leo, réveillé par le bruit, se tenait au bord de la trappe, serrant contre lui la veste en tweed que son père lui avait prêtée. Il regarda Clara avec des yeux immenses où se mêlaient la réminiscence de sa propre terreur et une infinie sollicitude.
« Clara… n’y va pas », chuchota le petit garçon en retenant un sanglot. « C’est tout noir là-dedans. C’est comme le mur de madame Isabella. »
Clara s’agenouilla devant lui, prit son petit visage entre ses mains calleuses et lui sourit avec une douceur désarmante : « Écoute-moi bien, Leo. Tout à l’heure, tu as été le garçon le plus courageux de toute cette ville en tenant bon derrière cette grille. Maintenant, c’est à mon tour d’être courageuse pour toi et pour ton papa. Tu me promets que dès que la trappe s’ouvrira, tu courras sans te retourner jusqu’à la cabane de chasse avec ton père ? »
L’enfant hocha la tête avec gravité, essuyant une larme d’un revers de manche. « Je te le promets. »
Clara saisit la lampe torche métallique qu’Arthur lui tendait ainsi qu’une clé à molette lourde, puis se glissa sans un cri dans l’obscurité suffocante du conduit.
L’espace était atrocement restreint. Les arrêtes rugueuses du béton râpaient ses épaules et ses genoux à chaque mouvement de reptation. La poussière millénaire accumulée dans la gaine pénétrait dans ses narines, lui provoquant des quintes de toux qu’elle devait réprimer à s’en faire éclater les tympans pour ne pas attirer l’attention des mercenaires qui patrouillaient désormais autour des fenêtres du rez-de-chaussée.
La lumière blafarde de la lampe balayait les toiles d’araignées épaisses et les débris de maçonnerie. Clara progressait centimètre par centimètre, le métal froid de la clé serré contre sa poitrine. Elle revoyait le visage triomphant d’Isabella, le sourire machiavélique de Victor Ross au téléphone, cette certitude arrogante des puissants qui croient pouvoir broyer les vies des humbles d’un simple trait de plume ou d’un claquement de doigts. Une rage sourde, inextinguible, lui donnait la force de pousser sur ses orteils, ignorant la morsure des cailloux pointus qui déchiraient son pantalon de toile.
Au bout de vingt mètres d’une progression agonizing, le faisceau lumineux accrocha enfin un volant métallique peint en rouge vif, encroûté de graisse et de rouille. La vanne de dérivation hydraulique.
Clara se cala tant bien que mal sur le flanc droit, le dos comprimé contre la paroi supérieure du conduit. Elle enclencha la clé sur l’écrou central du volant et poussa de toutes ses forces. Rien ne bougea. Le métal semblait soudé par les décennies d’inactivité.