— Va, petite. Sauve mon arrière-petite-nièce. Dieu et moi allons régler les comptes de cette paroisse.
Il fallut dix minutes à David pour évacuer discrètement Claire et l’enfant par l’ancienne porte des catacombes qui donnait sur une ruelle déserte derrière le presbytère. Le père Thomas resta seul dans la sacristie.
Il retira sa chasuble blanche, ne gardant que son pantalon noir et sa chemise à col romain. Il marcha d’un pas délibéré jusqu’au fond de la pièce, là où une armoire en noyer massif était incrustée dans le mur de pierre. Derrière une rangée de vieux calices en étain et de registres paroissiaux jaunis par les décennies, il poussa une latte de bois dissimulée.
Un coffre en fer apparut. À l’intérieur reposait un objet que le révérend Thomas Bennett n’avait pas touché depuis qu’il avait quitté le corps des aumôniers militaires des Marines après la guerre du Golfe, trente ans plus tôt : un vieux carnet relié de cuir noir, contenant les noms, les numéros personnels et les dossiers de tous les magistrats, officiers fédéraux et vétérans qu’il avait sauvés, confessés ou aidés au cours d’un demi-siècle de sacerdoce.
Il prit le téléphone de Claire, composa un numéro gravé dans sa mémoire et porta l’appareil à son oreille.
À l’autre bout du fil, après trois tonalités sèches, une voix rauque et autoritaire répondit :
— Bureau du procureur général, district Est. Miller à l’appareil.
— Samuel, dit simplement le prêtre.
Il y eut un silence d’une seconde, puis le ton du haut magistrat se métamorphosa complètement, passant de la froideur bureaucratique à un respect teinté d’inquiétude :
— Mon père ? Seigneur tout-puissant… C’est bien vous ? Depuis l’enterrement de votre sœur, vous n’aviez plus donné signe de vie. Que se passe-t-il ?
— Samuel, la dette que tu m’as dite avoir contractée envers moi le jour où j’ai empêché ton frère de se brûler la cervelle dans cette église… J’ai besoin de l’encaisser aujourd’hui. Dans l’heure qui vient.
— Dites-moi ce dont vous avez besoin, mon père. Absolument tout.
— J’ai besoin d’un mandat fédéral de perquisition et de blocage d’urgence pour escroquerie financière en bande organisée, captation d’héritage par faux en écriture publique, et tentative d’homicide sur une mineure et sa mère. Les cibles sont Julian Reed et Vanessa Reed.
Un cliquetis de stylo et le froissement de papiers se firent entendre à travers la ligne.
— Julian Reed ? Le patron de Reed Development ? Mon père, cet homme est intouchable au niveau local. Le maire dîne chez lui deux fois par semaine, et la moitié des juges du comté ont financé leurs campagnes grâce à ses galas de charité.
— Alors utilise les juridictions fédérales, Samuel, trancha le prêtre, la voix plus dure que la pierre de l’autel. Julian a transféré les actifs de l’église vers une fiducie offshore enregistrée aux îles Caïmans. C’est du blanchiment d’argent transfrontalier. Et j’ai en main le numéro de compte, les transactions d’hypothèques et la copie certifiée du testament original de ma sœur Élise que j’avais moi-même déposé au coffre de la sacristie et dont Julian a fait disparaître le double notarié. Envoie les Marshals, Samuel. Pas la police locale. Les Marshals. Et dépêche-toi. Ils ont deux billets pour la Suisse ce soir à vingt-trois heures.
— Restez où vous êtes, mon père. Je mets l’équipe d’intervention sur le coup immédiatement. Mais de grâce, ne faites rien d’imprudent.
— Je suis dans la maison de Dieu, mon fils. Ce n’est pas moi qui devrais m’inquiéter de ce qui va entrer ici.
Le père Thomas raccrocha.
Il sortit de la sacristie et revint dans la nef déserte. Les paroissiens avaient évacué les lieux sous les conseils avisés du sacristain avant son départ, mais la porte principale était restée déverrouillée. Dehors, le ciel s’était assombri. Des nuages lourds, couleur de plomb fondu, masquaient le soleil d’après-midi. Un vent d’orage s’était levé, faisant gémir les vieux vitraux et claquer les branches du grand saule contre la façade de l’église.
Le prêtre prit un balai et une pelle dans un coin et ramassa consciencieusement les débris du vase de cristal qu’il avait projeté quelques instants plus tôt. Chaque mouvement était mesuré, méthodique. Il jeta les éclats dans une corbeille en fer, remit les fleurs blanches dans un simple seau d’eau fraîche, puis alla s’asseoir au premier rang, en face du grand crucifix de bronze qui dominait le sanctuaire.
Il attendit.
Il n’eut pas à attendre longtemps.
Vingt minutes plus tard, le vrombissement lourd d’un moteur puissant déchira le calme du parvis. Une berline noire aux vitres teintées freina brusquement sur le gravier, suivie de près par un 4×4 tout-terrain aux pare-chocs renforcés.
Des portières claquèrent avec violence.
Le battant en chêne de l’église fut repoussé avec tant de force qu’il vint frapper le mur intérieur dans un grondement d’écho.
Deux hommes en costume sombre et lunettes d’aviateur entrèrent les premiers, la main glissée sous le revers de leur veste, inspectant d’un coup d’œil rapide les bas-côtés et la tribune d’orgue. Puis, encadré par ces deux molosses, Julian Reed fit son apparition.
Julian avait quarante ans, l’allure sportive, les cheveux bruns coupés au millimètre près, et ce sourire carnassier d’homme d’affaires habitué à ce que le monde entier capitule devant son chéquier ou ses menaces. Pourtant, sous cette façade arrogante, une tension fiévreuse animait ses yeux. Derrière lui, Vanessa trottinait avec peine, le visage ravagé par la sueur et la haine, ses bijoux étincelant sous la faible lumière des lustres.
— Oncle Thomas, lança Julian, sa voix résonnant avec une aisance feinte dans l’abside. Je vois que vous tenez toujours salon dans votre musée poussiéreux.
Le père Thomas ne se leva pas. Il resta assis sur son banc, les mains croisées sur ses genoux, le regard fixé sur la statue du Christ souffrant.
— Tu es dans la maison du Seigneur, Julian. Découvre-toi au moins, si tu as oublié tout le reste de ton éducation.