— Julian n’a jamais voulu qu’Emma naisse, commença-t-elle d’une voix éteinte, presque inaudible. Quand je lui ai annoncé que j’étais enceinte l’automne dernier, son visage a changé. Il n’était plus l’homme charmant, le brillant promoteur immobilier que tout le monde admire en ville. Il a essayé de me faire signer un accord de confidentialité, un renoncement pur et simple à toute reconnaissance de paternité en échange d’un chèque dérisoire. J’ai refusé. J’ai cru… j’ai naïvement cru que lorsqu’il verrait sa fille, son cœur s’adoucirait.
Elle laissa échapper un rire amer qui se transforma en sanglot.
— Quelle imbécile j’ai été. Après la naissance, il y a deux mois, il m’a logée dans cette petite maisonnette isolée près de l’étang, sous prétexte de vouloir nous protéger de la curiosité publique. Mais la semaine dernière, il a cessé d’envoyer de l’argent. L’électricité a été coupée hier soir. Quand je suis allée au manoir des Reed ce matin pour lui demander des explications et du lait pour le bébé, je suis entrée par la porte de la véranda. Elle était entrouverte.
Claire leva les yeux vers le prêtre, l’angoisse déformant à nouveau ses traits.
— Julian n’était pas là. Mais Vanessa était dans son bureau. Elle était au téléphone avec un notaire à Philadelphie. Elle parlait d’une signature d’hypothèque collective imminente, d’une liquidation judiciaire programmée pour mardi matin. J’ai entendu le mot Saint-Matthieu. J’ai entendu le nom de tante Élise.
Le père Thomas ferma les yeux un bref instant, un frisson parcourant ses tempes argentées.
— Continue, dit-il d’une voix sourde.
— L’ordinateur de Julian était ouvert sur son bureau, poursuivit Claire en désignant son propre téléphone. L’écran affichait ce portfolio. J’ai reconnu immédiatement l’ancienne maison paroissiale, celle où vous m’avez accueillie quand mes parents sont morts. Et les douze pavillons ouvriers du quartier Saint-Jude. Julian ne les a jamais achetés pour les réhabiliter, mon père. Il les a hypothéqués en secret à travers une société écran au nom de Vanessa. Les titres de propriété que tante Élise avait légués à la paroisse avant de mourir l’an dernier… Julian les a subtilisés. Il a imité la signature de sa propre mère sur les actes de fiducie quelques jours à peine avant qu’elle ne rende son dernier souffle.
Le sacristain poussa une exclamation outrée en laissant tomber la compresse souillée.
Le père Thomas, lui, ne bougea pas. Une pâleur spectrale avait envahi ses joues creusées. Élise Reed n’avait pas seulement été la bienfaitrice de cette paroisse ; elle avait été la sœur cadette de Thomas. Toute sa vie, Élise avait tenté de racheter les fautes de son fils Julian, un homme dont l’ambition dévorante ne connaissait ni scrupule ni morale. Sur son lit de mort, rongée par un cancer foudroyant, Élise avait juré à Thomas que le patrimoine immobilier familial reviendrait à l’orphelinat diocésain et aux familles modestes qui habitaient ces modestes maisons depuis trois générations.
— Il a falsifié le testament, murmura Thomas, non comme une question, mais comme la confirmation d’un cauchemar qu’il avait toujours refusé d’envisager.
— Pire que cela, sanglota Claire. Ces photos sur le téléphone… Ce ne sont pas des annonces de location. Ce sont des avis de vente aux enchères privées par saisie immobilière. Julian a contracté un prêt de quarante millions de dollars auprès d’un cartel d’investisseurs de Chicago pour construire son complexe hôtelier au bord du lac. Il n’a jamais remboursé un seul centime. Il a utilisé les maisons de la paroisse, le terrain de l’église et l’hospice Sainte-Anne comme garanties collatérales ! La date butoir expire demain à midi. Si l’argent n’est pas versé ou si les titres ne sont pas saisis, les créanciers prennent tout. L’église, le cimetière où repose Élise, les maisons des paroissiens… Tout sera rasé par des bulldozers.
La pièce sombra dans un silence de plomb. On n’entendait plus que le souffle régulier d’Emma et le tintement lointain de l’horloge du clocher égrenant les heures.
— Vanessa m’a surprise en train de photographier les documents avec mon portable, reprit Claire en frissonnant. Elle m’a giflée, elle m’a jetée contre le bureau. J’ai réussi à m’enfuir avec Emma dans la poussette, mais elle m’a suivie en voiture. Quand je me suis réfugiée ici, elle est entrée comme une furie. Elle savait que si vous voyiez ces photos, si quelqu’un d’autre que Julian mettait la main sur les numéros d’enregistrement du registre foncier, le scandale éclaterait avant qu’ils ne puissent fuir à l’étranger.
— Ils comptaient s’enfuir, constata froidement le père Thomas.
— J’ai vu les passeports sur le bureau, confirma Claire. Deux passeports diplomatiques, des billets d’avion pour Zurich datés de ce soir, vingt-trois heures.
Le père Thomas se leva lentement. Malgré son dos voûté par ses soixante-quinze ans, il semblait tout à coup mesurer deux mètres de haut. Une lueur d’une détermination farouche brillait dans ses prunelles pâles.
— David, dit le prêtre sans quitter Claire des yeux.
— Oui, mon père ?
— Prends ta voiture. Emmène Claire et la petite chez les sœurs de la Charité, à Sainte-Claire. Dis à la mère supérieure de les cacher dans l’ancien cloître et de n’ouvrir à personne, pas même à la police, jusqu’à ce que je vienne les chercher moi-même.
— Non, oncle Thomas ! s’écria Claire en se redressant avec douleur. Vous ne pouvez pas rester ici. Julian est capable de tout. Quand il était adolescent, il a failli tuer un palefrenier parce qu’il l’avait vu tricher à une course. Il a des hommes avec lui. Si vous vous mettez en travers de son chemin…
— Ce sanctuaire a été bâti par nos ancêtres il y a cent quarante ans, la coupa le vieux prêtre avec une sérénité presque terrifiante. C’est ici que j’ai baptisé Julian. C’est ici que j’ai fermé les yeux d’Élise. Je ne laisserai pas un loup dévorer le troupeau sous le prétexte qu’il porte mon propre sang.
Il posa ses lèvres sur le front du nourrisson, puis traça un signe de croix sur le front sanglant de Claire.