Clara portait Noah sur sa hanche gauche pour soulager son flanc meurtri. Chaque pas lui arrachait une grimace, mais la petite main de l’enfant posée sur son cou, agrippée à sa peau avec une confiance absolue, lui donnait une force qu’aucun médicament n’aurait pu lui procurer.
Ils atteignirent la buanderie du sous-sol. L’odeur d’ozone et de poudre flottait dans l’air. Clara désigna une lourde trappe métallique circulaire scellée par trois verrous rouillés.
« C’est là ! »
Dominic rangea son arme, saisit la barre de fer qui servait de levier et tira de toutes ses forces. Les muscles de ses épaules se tendirent jusqu’à faire craquer sa chemise. Avec un grincement strident de métal agonisant, la trappe céda, révélant un boyau de briques sombres descendant en pente raide vers les entrailles de la falaise.
Au même moment, la porte blindée de la buanderie vola en éclats sous l’impact d’une charge explosive.
Le souffle projeta Clara et Noah au sol. Des débris de béton et de faïence criblèrent la pièce. Une silhouette massive franchit la brèche, fusil d’assaut au poing. L’homme avait une cicatrice barrant son crâne rasé et portait au cou une chaîne en or massif retenant un médaillon bien visible : l’aigle aux ailes coupées.
Marco Castiglione en personne.
« Fin de parcours, Vale », rugit le criminel en épaulant son arme, pointant le canon directement sur Dominic, qui était encore à terre, son pistolet projeté à trois mètres hors de portée.
Noah vit l’arme. Il vit l’homme. La mémoire de la nuit tragique où sa mère avait été massacrée sous ses yeux explosa dans son esprit d’enfant.
Mais cette fois, il ne se cacha pas sous un lit. Il ne mordit pas dans le vide.
D’un bond prodigieux pour sa petite taille, Noah ramassa au sol la lourde clé à molette oubliée par les techniciens de surface et la lança de toutes ses forces vers les pieds de l’assaillant, tout en poussant un hurlement guttural :
« NON ! »
Ce ne fut qu’une distraction d’une demi-seconde. La clé frappa le tibia de Castiglione avec un bruit sourd. Le colosse baissa instinctivement les yeux, surpris par ce projectile dérisoire.
Cette demi-seconde suffit à Dominic.
Roulant sur lui-même comme un félin, l’ancien maître de la pègre de Chicago plongea vers les jambes de son rival, le fauchant net. Les deux hommes s’écrasèrent sur le sol en béton dans un fracas assourdissant. Le fusil d’assaut glissa vers la trappe ouverte et tomba dans le gouffre.
Un combat sauvage, sans merci, s’engagea dans la pénombre de la buanderie. Castiglione était plus lourd, plus jeune, animé par une soif de revanche aveugle. Il assena un coup de coude dévastateur à la mâchoire de Dominic, qui cracha du sang mais ne recula pas d’un pouce. Dominic saisit son ennemi par la gorge, enfonçant ses pouces dans les points de pression avec une technique impitoyable apprise dans les bas-fonds.
Castiglione sortit un poignard de combat de sa botte et frappa vers le bas. La lame entailla profondément l’épaule de Dominic.
Clara, voyant son patron sur le point de succomber, n’hésita pas une seconde. Oubliant sa côte fêlée, elle attrapa un lourd extincteur fixé au mur d’un geste désespéré, le souleva à deux mains au-dessus de sa tête et l’abattit de tout son poids sur le crâne de Castiglione.
L’impact fit un bruit mat. L’homme chancela, les yeux révulsés.
Dominic profita de cet étourdissement pour lui arracher le poignard des mains et l’enfoncer sans un mot dans la cuisse de son assaillant, clouant Castiglione au plancher de bois avant de lui asséner un coup de poing sec à la carotide qui le laissa inanimé.
Le silence retomba brutalement, troué seulement par les respirations saccadées des trois survivants.
Dominic se redressa avec peine, la main pressée sur son épaule ensanglantée. Il fixa Clara, l’extincteur encore fumant à ses pieds, puis son fils, qui se tenait droit, la poitrine levée, les yeux brillants d’un éclat nouveau.
« Dans le conduit », souffla Dominic avec un sourire sombre et fier au coin des lèvres. « Maintenant. »
Ils se glissèrent dans l’ouverture étroite. Dominic referma la lourde trappe derrière eux et en bloqua le loquet intérieur avec une barre de fer tordue.
La descente dans le noir fut un cauchemar de poussière, d’humidité et de pierres tranchantes, mais Clara tenait fermement la main de Noah, tandis que Dominic fermait la marche, guidé par la lueur vacillante du téléphone de Clara.
Vingt minutes plus tard, ils débouchèrent sur une crique rocheuse, battue par les vagues glacées du lac Michigan. Le vent du large balayait la pluie fine qui commençait à tomber, nettoyant le sang et la sueur de leurs visages.
Au loin, le rugissement de trois sirènes de police se fit enfin entendre. Les renforts loyaux à Dominic, alertés par la rupture des lignes de communication, convergeaient vers le domaine avec les forces d’élite de la police d’État.
Noah se tourna vers le manoir en flammes au sommet de la falaise. Le feu dévorait l’aile est, là où Mrs. Hargrove avait caché ses poisons et ses micros. Les flammes dansaient dans les yeux sombres de l’enfant, mais pour la première fois en deux ans, il ne tremblait pas.
Lentement, le petit garçon lâcha la main de Clara. Il fit trois pas sur les galets mouillés, s’approcha de son père qui s’était assis lourdement sur un rocher pour comprimer sa blessure, et posa ses deux petites mains sur les joues rugueuses de Dominic.
« C’est fini, papa », dit Noah d’une voix claire, fragile comme du cristal mais d’une pureté absolue. « Maman est partie… mais nous, on est vivants. »
Une larme solitaire traça un sillon propre sur la joue couverte de suie de Dominic Vale. L’homme le plus craint de Chicago ferma les yeux, baissa la tête et laissa éclater deux années de larmes étouffées contre le cou de son fils, l’enlaçant avec une tendresse infinie qu’aucun de ses associés n’aurait crue possible.