Noah, caché derrière Clara dans l’embrasure de la porte, émit un petit gémissement étouffé. Clara sentit le corps de l’enfant se raidir, redevenant dur comme de la pierre. Elle posa ses mains sur les oreilles du garçon pour lui épargner ce poison, mais Noah ne chercha pas à fuir. Ses petits yeux brillaient d’une lucidité terrifiante.

« Où est Marco Castiglione ? » demanda Dominic, la voix dangereusement basse.

« Trop près pour que tes gardes puissent l’arrêter », susurra Hargrove avec un éclat de triomphe malsain. « Tu crois que les micros ne servaient qu’à rendre le gamin fou ? Ils transmettaient tout. Vos rondes. Vos codes de sécurité. Les heures de relève. Ce soir, Dominic. Ils viennent pour finir le travail. Et cette fois, personne ne sortira de ce mausolée vivant. »

À cet instant précis, un claquement sec retentit dans le lointain, suivi d’un grésillement sourd.

Les lumières du manoir s’éteignirent d’un coup.

L’immense demeure fut plongée dans une obscurité d’encre, trouée seulement par la lueur argentée de la pleine lune filtrant à travers les hautes fenêtres cintrées. Un cri étouffé résonna depuis le poste de garde extérieur, immédiatement suivi d’une détonation assourdie par un silencieux.

Puis une autre. Et une troisième.

Les générateurs d’urgence ne se déclenchèrent pas. Le système avait été saboté de l’intérieur.

Dans la pénombre, Hargrove tenta de bondir vers le bureau pour saisir l’arme de Dominic. Mais Vale réagit avec une vitesse fulgurante. Son bras se détendit ; il saisit la femme par la gorge et la projeta contre le panneau de chêne avec une force qui fit trembler les rayonnages de livres. La tête de l’intendante heurta le bois massif, et elle s’effondra, inconsciente, sur le sol.

« Clara », murmura Dominic dans le noir. Sa voix n’avait plus aucune hésitation. « Prenez Noah. L’aile nord a un monte-charge de service désaffecté qui descend jusqu’aux anciennes galeries de drainage sous la cave. Miller a les clés d’un véhicule banalisé caché dans le hangar à bateaux au bord du lac. Partez. Ne vous retournez pas. »

« Et vous ? » demanda-t-elle, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes meurtris.

« Je suis le propriétaire de cette maison », répondit-il en ramassant son arme et en chambrant une balle dans un cliquetis métallique sinistre. « Et je n’ai jamais fui devant un Castiglione. »

Soudain, une petite main agrippa le pantalon de Dominic.

Noah était là. Dans la pénombre bleutée de la lune, le petit garçon leva les yeux vers cet homme immense, ce père qu’il avait repoussé, mordu et fui pendant deux longues années.

Noah ouvrit la bouche. Ses lèvres tremblèrent. Sa gorge émit un râle sec, comme un mécanisme rouillé forcé de tourner après un siècle d’immobilité.

« Pa… » murmura l’enfant.

Dominic se figea comme si la foudre venait de le frapper en plein cœur. Ses yeux s’écarquillèrent.

« …Pa… montre », réussit à articuler Noah, chaque syllabe arrachée au néant. « Montre… qui fait tic. Pas sous… sol. Dans… bateau. »

Clara comprit instantanément. Le piège n’était pas seulement dans le manoir.

« Monsieur Vale ! » s’écria-t-elle à mi-voix. « Le hangar à bateaux est piégé ! S’ils ont saboté la sécurité pour vous forcer à évacuer vers votre issue de secours habituelle, c’est là qu’ils vous attendent ! »

Des bruits de pas lourds résonnèrent dans le grand escalier en marbre. Des hommes en équipement tactique, vêtus de noir, progressaient avec méthode. Un tir d’arme automatique déchiqueta la porte en chêne de la bibliothèque. Des éclats de bois volèrent dans tous les sens.

« À terre ! » hurla Dominic en se jetant par-dessus Clara et Noah, son corps massif servant de bouclier contre la pluie de projectiles.

Deux impacts frappèrent le mur juste au-dessus de leurs têtes. Dominic riposta immédiatement, tirant trois coups mesurés à travers les restes de la porte. Un cri d’agonie étouffé retentit dans le couloir, suivi du bruit sourd d’un corps qui dévalait quelques marches.

« Ils sont au moins dix », dit Dominic en rechargeant d’un geste fluide. « Ils ont éliminé le périmètre extérieur. Mes hommes sont coupés dans le pavillon des gardes. »

« Il y a un autre chemin », dit Clara, l’esprit carburant à toute allure sous l’effet de l’adrénaline. « Ce matin, Mrs. Hargrove m’a fait visiter les conduits de lingerie et les accès techniques du sous-sol pour que je nettoie les filtres d’évacuation de la chaudière. Les vieux plans du domaine utilisent un conduit d’aération industrielle qui mène directement à l’ancienne glacière en pierre, derrière la falaise du lac. C’est trop étroit pour un adulte en armure tactique, mais pas pour nous. »

Dominic la regarda. Pour la première fois, il n’y avait plus dans ses yeux le regard du parrain impitoyable de Chicago, mais celui d’un père désespéré qui voyait en cette fille de Cicero son unique planche de salut.

« Emmène-le », dit-il d’une voix rauque. « Si je meurs ce soir, Miller a des instructions scellées. Tout ce que je possède ira sur un compte fiduciaire pour Noah, avec toi comme tutrice légale. Sauve mon fils, Clara. »

« Vous venez avec nous », répliqua-t-elle avec une férocité qu’elle ne se connaissait pas. « Il vient de vous appeler papa pour la première fois en deux ans. Vous n’avez pas le droit de mourir ici comme un lâche derrière un bureau ! »

Un instant de stupeur passa sur le visage de fer de Dominic Vale, immédiatement suivi d’une détermination nouvelle.

« Suivez-moi », lâcha-t-il.

S’extirpant de la bibliothèque dévastée, Dominic ouvrit la voie dans le couloir de service, tirant avec une précision létale sur deux silhouettes armées qui surgissaient d’une alcôve. Les assaillants ne s’attendaient pas à une résistance aussi farouche ; ils pensaient traquer une proie terrifiée, ils affrontaient un prédateur blessé défendant sa tanière.