J’obéis avec précaution, grimaçant lorsque mon dos effleura le cuir souple. Luca contourna son bureau, ouvrit une armoire en acajou et revint avec une couverture en cachemire beige et une tasse de thé fumante qu’il avait fait préparer par la cuisine. Il déposa délicatement l’étoffe sur mes épaules glacées et me tendit la tasse.
« Bois. Tu as les lèvres violettes. »
La chaleur de la faïence réchauffa mes doigts engourdis. Je bus une gorgée, sentant la vapeur apaiser ma gorge nouée. « Monsieur Moretti… que va-t-il se passer maintenant ? Les Bellini ne vont pas en rester là… »
Luca laissa échapper un rire bref, sans joie mais plein d’une terrible assurance. « Les Bellini sont des marchands d’illusions, Emma. Sans l’appui de mon organisation pour blanchir leurs avoirs et protéger leurs convois maritimes, Roberto sera dévoré par ses propres créanciers avant la fin du mois. Ils n’auront ni le temps ni les ressources pour s’en prendre à qui que ce soit. Mais quant à toi… »
Il s’assit dans le fauteuil club en face de moi, posant ses avant-bras sur ses genoux, me regardant avec une intensité qui me fit baisser les yeux.
« Quant à toi, tu ne remettras plus jamais cet uniforme. »
Mon cœur rata un battement d’angoisse. « Vous… vous me renvoyez quand même ? »
Luca fronça les sourcils, surpris, puis l’ombre d’un véritable sourire, rare et désarmant, adoucit pour la première fois les lignes dures de son visage.
« Te renvoyer ? Après ce que tu as fait ce soir ? » Il secoua la tête avec une lenteur solennelle. « Tu t’es interposée entre deux criminels armés et un vieil animal sans défense qui ne t’appartenait même pas. Tu as encaissé des violences et des menaces pour protéger la dernière trace vivante de ma mère. Il n’y a pas un seul homme dans toute ma garde rapprochée qui aurait fait preuve d’une telle bravoure sans exiger un chèque à six chiffres en retour. »
Il se leva, ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un document qu’il posa devant moi.
« Dès demain matin, mon avocat finalisera ton nouveau contrat. Tu prends la direction intendante de la propriété. Tu auras tes propres appartements dans l’aile est, un salaire équivalent à celui de mes cadres supérieurs, et l’accès complet à mon fonds médical privé pour faire soigner ta mère par les meilleurs spécialistes de Chicago, tous frais payés. »
Mes yeux s’embuèrent à nouveau de larmes, mais cette fois, c’était un flot irrépressible de soulagement qui brisait des mois d’angoisse, de privations et de terreur quotidienne. « Je… je ne sais pas quoi dire, Monsieur Moretti. C’est beaucoup trop… Je ne faisais que mon devoir. Je ne pouvais pas laisser faire une chose pareille. »
« C’est précisément pour cela que tu le mérites », répondit-il d’une voix basse et vibrante. « La plupart des gens qui m’entourent ne voient en moi que mon argent, mon nom ou le pouvoir de leur ôter la vie. Vanessa me regardait comme un trophée à exhiber dans ses soirées de gala. Toi, tu as regardé un vieux chien abandonné dans l’ombre et tu as vu une âme qui méritait d’être sauvée, au péril de ta propre sécurité. »
Il s’approcha de moi, s’accroupit pour être à la hauteur de mes yeux, et posa doucement sa main sur la mienne, qui tenait la tasse. Sa paume était chaude, solide, rassurante comme un rempart contre le reste du monde.
« Tu as sauvé Bruno, Emma. Et ce faisant, tu m’as évité de commettre la pire erreur de mon existence en épousant un monstre. Ma dette envers toi ne sera jamais totalement réglée. »
Près du feu, Bruno poussa un long bâillement sonore, étirant ses pattes avant dans son sommeil. Sa queue battit trois fois contre le tapis persan, comme pour approuver les paroles de son maître.
Un petit rire mêlé de larmes m’échappa. Pour la première fois depuis des mois, la terreur permanente de l’expulsion, les calculs sordides pour payer les ordonnances et la peur du lendemain s’évanouirent complètement. Dans ce bureau embaumé par l’odeur du feu de bois et de la cire d’abeille, protégée par le silence de la nuit et la présence de cet homme que toute la ville redoutait, je compris que ma vie venait de changer à tout jamais.
Luca se releva, s’assura que la couverture en cachemire couvrait bien mes épaules meurtries, puis s’avança vers la grande baie vitrée qui dominait le domaine plongé dans l’obscurité. Dehors, l’aube était encore loin, mais les premiers reflets bleutés de la nuit d’hiver commençaient à teinter la brume.
« Repose-toi, Emma », dit-il doucement sans se retourner, son ombre immense et protectrice se découpant contre la vitre. « Dors ici cette nuit. Demain, le manoir aura un nouveau départ. Et cette fois, nous écrirons les règles ensemble. »