« Vanessa t’a agressée physiquement. Dans mon propre domaine. » Sa voix était d’une neutralité clinique, ce qui, chez un homme comme Luca, était le signe d’un arrêt de mort irrévocable. « Les Bellini pensaient sceller une alliance dynastique ce soir. Ils pensaient que leur nom, leur banque d’investissement et leurs relations politiques leur donnaient le droit de disposer de mes gens et de mon foyer selon leurs caprices. »
Il jeta un coup d’œil par la vitre. Les lumières scintillantes de la skyline de Chicago se rapprochaient rapidement dans la nuit brumeuse.
« Ils vont découvrir ce qu’il en coûte de confondre ma patience avec de la faiblesse. »
Il sortit son téléphone et composa un numéro.
« Marco ? Rassemble le conseil de famille dans le grand salon. Tous les invités de marque doivent rester sur place. Ferme les portes du domaine. Personne ne sort, pas même pour aller chercher un manteau dans sa voiture. Si quelqu’un proteste, rappelez-lui poliment qu’il est l’invité des Moretti. Et que Vanessa reste assise à sa place. »
Il était 23 h 40 lorsque les SUV franchirent de nouveau les grilles de la propriété.
La pluie avait cessé, laissant la façade monumentale du manoir luire sous les projecteurs comme une forteresse de marbre blanc. À l’intérieur, la fête battait encore son plein, bien que l’atmosphère commençât à s’alourdir de l’incompréhension des invités, retenus par les hommes de sécurité postés à chaque issue.
Luca ordonna à deux gardes de confiance de transporter délicatement Bruno jusqu’à son bureau privé, à l’étage supérieur, où le Dr Harris l’attendait déjà avec des couvertures chauffantes, des analgésiques appropriés et une écuelle de bouillon tiède.
Avant de quitter le hall, Luca se tourna vers moi. « Emma. Tu viens avec moi dans la salle de réception. »
J’hésitai, jetant un coup d’œil horrifié à mon uniforme en lambeaux, souillé de terre et taché de sang séché. « Monsieur… je ne peux pas me présenter devant vos invités dans cet état. Je ressemble à… »
« Tu ressembles exactement à ce que Vanessa Bellini a tenté de cacher sous ses soieries et ses mensonges », coupa-t-il froidement. « Tu viens telle que tu es. C’est un ordre. »
Il rajusta les pans de sa veste, passa une main assurée dans ses cheveux sombres et m’offrit son bras. Gênée, terrifiée mais portée par une étrange certitude, je posai timidement mes doigts sur le tissu précieux de sa manche.
Les deux battants géants en chêne massif de la salle de réception s’ouvrirent à la volée.
Le silence tomba sur l’assemblée comme un drap mouillé. La musique du quatuor à cordes s’éteignit dans un couac discordant. Les vingt-six convives — sénateurs corrompus, capitaines d’industrie, chefs de branches mafieuses et leurs épouses parées de joyaux — tournèrent la tête vers l’entrée.
Au bout de la longue table étincelante d’argenterie et de cristal, Vanessa Bellini était debout, sa coupe de champagne à la main. En apercevant Luca, un sourire triomphant éclaira son visage fardé :
« Luca, mon amour ! Enfin te revoilà ! Tes hommes refusent de laisser partir les Sterling sous prétexte d’un exercice de sécurité, c’est complètement ridi… »
Ses mots moururent dans sa gorge.
Ses yeux venaient de glisser vers moi. Elle me vit, avançant au bras de son fiancé, vêtue de la robe de service déchirée, mon épaule nue couverte d’un pansement médical épais d’où perlaient des traces rougeâtres, le menton levé.
Un murmure scandalisé parcourut la table.
« Luca… » bégaya-t-elle, son sourire se décomposant en un rictus d’angoisse pure. « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi ramènes-tu cette bonne ici ? Je t’avais dit qu’elle avait été renvoyée pour négligence après avoir causé un scandale au chenil… »
Luca ne répondit rien. Il traversa la pièce d’un pas lent, délibéré, m’entraînant à ses côtés jusqu’au bout de la table, juste devant Vanessa. Les verres de cristal vibraient imperceptiblement sur la nappe au rythme de sa marche.
Il s’arrêta à deux pas d’elle. Sans un mot, il plongea la main dans la poche intérieure de son veston et en sortit deux objets qu’il jeta négligemment sur l’assiette en porcelaine de Limoges de Vanessa.
Le premier était le morceau de papier froissé : l’ordre d’euthanasie signé pour le chien Bruno, daté du soir même.
Le second était une clé USB contenant l’enregistrement des appels téléphoniques et les vidéos de surveillance de l’entrée de service.
Le visage de Vanessa perdit toute couleur, virant à une teinte cendreuse sous son maquillage impeccable.
« Tu as une voix charmante au téléphone, Vanessa », commença Luca, d’un ton d’une politesse exquise qui fit frémir toute la table. « Le réceptionniste de la clinique vétérinaire de St. Jude m’a confirmé que tu avais insisté personnellement pour que l’injection létale soit administrée avant minuit. Tu as même proposé un pourboire de mille dollars pour que le corps soit incinéré sans autopsie avant l’aube. »
Un murmure d’horreur collective s’éleva parmi les convives. Même les criminels les plus endurcis assis autour de cette table avaient leurs propres codes d’honneur ; attenter à la mémoire de la mère du chef et détruire un animal sans défense était une infamie que personne n’osait cautionner.
« Luca… écoute-moi », plaida-t-elle, ses mains commençant à trembler de manière incontrôlable, renversant quelques gouttes de son vin sur la soie rouge de sa robe. « Ce chien n’était qu’une bête agonisante ! Il perdait ses poils sur tes tapis précieux, il empestait la vieillesse et la maladie ! Je voulais simplement t’épargner la douleur de le voir mourir à petit feu… Je voulais que notre mariage commence sur des bases neuves, sans les fantômes du passé ! »
« Les fantômes du passé ? » Luca fit un pas en avant. L’aura qui émanait de lui fit reculer Vanessa jusqu’à ce que ses reins heurtent le dossier de sa chaise dorée. « Ce chien a veillé sur ma mère pendant ses six mois de chimiothérapie dans cette même maison. Il posait sa tête sur ses genoux quand elle n’avait plus la force de parler. Il a plus d’honneur et de loyauté dans un seul poil de son pelage que toute ta famille n’en aura jamais dans ses veines pourries. »