Nous fîmes irruption dans la salle d’attente déserte dans un fracas de verre et de portes battantes. L’odeur d’antiseptique et d’eau de Javel me prit à la gorge. Derrière le comptoir en formica, une jeune assistante vétérinaire aux yeux cernés sursauta, laissant tomber son stylo. Derrière nous, Daniel et deux hommes de main en manteaux sombres prirent position devant les issues, les mains sous leurs revers.

« Où est le golden retriever enregistré ce soir au nom de Moretti ? » demanda Luca d’une voix qui fit trembler les parois vitrées.

La réceptionniste pâlit, pétrifiée par la présence écrasante de ces hommes armés et l’allure aristocratique mais létale de Luca en tenue de soirée. « M-Monsieur… les visites sont interdites après 21 heures… et si c’est pour une procédure programmée… »

Luca s’avança, posa les deux mains à plat sur le comptoir et se pencha vers elle. « Je ne vous demande pas le règlement. Je vous demande où est mon chien. Tout de suite. »

« Il… il est en salle de soins numéro 3. Le docteur Evans vient d’entrer avec le sédatif préalable. »

Un frisson glacial me traversa l’échine. Le sédatif.

Luca n’attendit pas une seconde de plus. Il franchit d’un bond la double porte battante réservée au personnel, arrachant presque les gonds. Je lui emboîtai le pas, trébuchant sous le coup de la panique, serrant la couverture de laine contre ma poitrine comme un bouclier.

Au bout du couloir éclairé par des tubes fluorescents blafards, la porte numéro 3 était entrouverte.

Luca la poussa violemment. Elle claqua contre le mur avec la force d’un coup de feu.

Au centre de la pièce, sur une table d’examen en acier inoxydable glacé, se trouvait Bruno. Le vieux chien était couché sur le flanc, attaché par une sangle ventrale. Sa gueule grisonnante reposait lourdement sur le métal froid. À côté de lui, un vétérinaire d’une cinquantaine d’années, les lunettes sur le nez, tenait une seringue remplie d’un liquide transparent, le pouce posé sur le piston, prêt à l’injecter dans le cathéter déjà posé sur la patte avant du chien.

« ARRÊTEZ ! » hurlai-je de toute la force de mes poumons.

Avant que le médecin n’ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, Luca avait franchi la distance en deux enjambées. D’un revers de main précis et fulgurant, il projeta la seringue à l’autre bout de la pièce. Elle s’écrasa contre le carrelage mural dans un tintement aigu, répugnant mélange de verre brisé et de produit mortel se répandant sur le sol.

« Mais vous êtes fou ?! » cria le vétérinaire en reculant contre un chariot d’instruments métalliques. « Qui êtes-vous ? Sortez d’ici, j’appelle la police ! »

Daniel entra à cet instant, sortit calmement sa carte d’identité ainsi qu’un badge aux armes de la famille Moretti, et se posta entre le praticien et le téléphone d’urgence fixé au mur. « Je vous conseille de respirer calmement, docteur. L’homme devant vous est le véritable propriétaire de ce chien. Le seul autorisé à signer pour sa vie. »

Le vétérinaire regarda Luca, dont les yeux étaient injectés d’un carnage contenu. « M-Monsieur Moretti ? Mais… votre femme m’a appelé il y a une heure. Elle a dit que l’animal avait gravement mordu une employée, qu’il souffrait de démence agressive et que vous vouliez abréger son calvaire sans attendre demain… »

« Regardez-le », murmura Luca, sa voix tremblante d’une émotion qu’il n’arrivait plus à maîtriser. « Est-ce que cet animal a l’air agressif ? »

Sur la table d’acier, au son de cette voix qu’il connaissait mieux que le monde entier, les paupières alourdies de Bruno s’entrouvrirent lentement. Sa queue touffue, usée par le temps, remua très faiblement une fois, puis deux, frappant le métal avec un rythme lent et fatigué. Un faible gémissement de soulagement s’échappa de ses babines.

Les larmes m’inondèrent le visage. Je m’approchai en titubant, détachai les sangles qui le retenaient prisonnier et enroulai immédiatement la couverture bleue autour de son vieux corps tremblant de froid. En sentant le contact du tissu, Bruno posa sa tête lourde directement sur mon bras valide, poussant un soupir rauque d’abandon.

Luca posa une main sur le crâne du chien. Ses doigts longs et puissants caressèrent la fourrure dorée derrière les oreilles avec une tendresse infinie, presque sacrée. Pendant près d’une minute, le chef impitoyable de la pègre de Chicago sembla oublier le monde entier, les armes, le sang et son empire.

« Je suis là, mon vieux », murmura-t-il tout bas. « Je suis là. C’est fini. Tu rentres à la maison. »

Puis il se redressa, et son masque de fer se referma sur ses traits.

« Daniel. Fais signer une décharge complète à cet homme. Récupère l’intégralité du dossier médical et les enregistrements téléphoniques de l’appel de Vanessa. Si la clinique refuse, rachète le bâtiment demain matin à la première heure et licencie tout le monde. »

« Bien, patron. »

Luca se pencha, glissa ses bras sous le corps imposant du retriever et le souleva avec une précaution maternelle, ignorant les quelques taches de désinfectant qui souillaient sa veste de smoking sur mesure.

« Emma, reste près de moi », ordonna-t-il en se dirigeant vers la sortie. « Nous avons un mariage à annuler. »

Le trajet de retour vers Chicago fut d’un calme funéraire. Bruno était allongé sur la banquette arrière, sa tête calée sur mes genoux. Je lui caressais inlassablement le pelage, sentant les battements réguliers de son vieux cœur ralentir pour retrouver un rythme apaisé. Luca était assis en face, sur le siège rabattable, observant silencieusement chaque respiration de l’animal, puis mes mains qui prenaient soin de lui.

« Tu as mal ? » me demanda-t-il soudain, son regard glissant vers mon épaule bandée.

« Moins que tout à l’heure, monsieur. Beaucoup moins. »