J’avais parfaitement compris. En sortant du cabinet, sur la rue Bolchaïa Sadovaïa baignée d’un soleil printanier trompeur, une résolution glacée a pris possession de mon esprit. J’ai marché jusqu’au marché central. J’ai sorti mon propre porte-monnaie, celui contenant l’argent issu de mes primes de bilan que je n’avais pas versé sur le compte commun du foyer.

J’ai acheté trois gros bouquets d’épinards frais aux feuilles épaisses et veloutées, d’un vert si sombre qu’il en paraissait noir. J’ai pris un demi-kilo de noix fraîches, une bouteille d’huile d’olive de première pression à froid, quelques gousses d’ail violet et un morceau de fromage de chèvre artisanal. C’était un panier pensé comme une ordonnance médicale, payé au prix fort.

Lorsque je suis rentrée, il était seize heures. Andreï ne devait rentrer qu’à dix-neuf heures trente. Mais en insérant ma clé dans la serrure, la porte s’est ouverte d’elle-même : le verrou n’était pas poussé.

Des éclats de voix stridents parvenaient de la cuisine, accompagnés de bruits de vaisselle entrechoquée et de rires gras.

« Je te jure, Tamara, elle met du persil déshydraté en boîte dans ses ragoûts ! Pas la moindre notion d’une vraie table russe ! » C’était la voix d’Adelaide Yakovlevna.

« Et le mari qui la laisse faire ! » répondit une voix de crécelle que j’identifiai immédiatement comme celle de Tamara, sa cousine germaine, une veuve aigrie venue de Taganrog pour une semaine de “soins médicaux” en ville. « Si c’était mon fils, il y a longtemps que j’aurais remis de l’ordre dans la gestion du garde-manger. »

J’entrai dans le couloir sans un bruit. À mes pieds, quatre paires de chaussures s’entassaient dans un désordre insultant : les bottines orthopédiques d’Adelaide, les baskets crasseuses de Ksenia, les escarpins déformés de Tamara, et les mocassins poussiéreux de Nina Pavlovna, la voisine importée du quartier ouest.

Mon salon ressemblait à un salon de thé de troisième zone. La nappe en dentelle que ma mère m’avait offerte pour notre pendaison de crémaillère était tachée de confiture de cerises. Des tasses ébréchées traînaient sur le buffet.

Dans la cuisine, le spectacle dépassait l’entendement. Adelaide Yakovlevna, le tablier noué sur ses hanches massives, régnait au centre de la pièce comme une reine en son donjon. Sur le plan de travail, la carcasse vidée d’un poulet rôti que j’avais préparé la veille au soir gisait au milieu des os rongés.

« Tiens, Svetik ! » lança ma belle-mère sans manifester la moindre surprise, essuyant ses doigts gras sur un torchon propre. « Tu tombes bien. Tamara avait une baisse de tension après sa visite chez le spécialiste des yeux, alors nous sommes passées pour qu’elle reprenne des forces. Ton poulet manquait cruellement de sel, mais enfin, avec un peu de moutarde, c’est passé. Qu’est-ce que tu as dans ce sac ? Pose ça et prépare-nous une autre théière. Nina Pavlovna dit que ton thé noir est acceptable, bien qu’un peu léger en bouche. »

Tamara, assise sur mon tabouret le plus confortable, agitait une serviette en papier en direction de son visage empourpré. Ksenia, affalée contre le radiateur, fouillait dans la boîte de biscuits au beurre que j’avais pourtant dissimulée derrière les conserves de petits pois deux jours plus tôt.

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas crié. Une vague de calme étrange, presque clinique, a balayé toute la colère qui bouillonnait en moi depuis l’automne. C’était la précision du comptable qui s’imposait enfin sur le chaos des parasites.

« Je ne prépare pas de thé, » dis-je d’une voix égale, presque douce.

Adelaide Yakovlevna haussa un sourcil impérieux, la spatule en bois suspendue au-dessus d’une poêle où crépitait un fond d’huile rance.

« Comment ça, tu ne prépares pas de thé ? Nous avons de la visite, Sveta. L’hospitalité n’est pas une option dans une maison respectable. »

« Je ne prépare pas de thé parce que je dois me nourrir, Adelaide Yakovlevna. Mon médecin m’a formellement mise en garde il y a une demi-heure : je suis en état d’anémie sévère. Si mon taux d’hémoglobine ne remonte pas, je serai hospitalisée avant la fin de la semaine. Cet enfant que je porte a besoin de nutriments, pas de restes de carcasse rongée. »

Un silence gêné tomba sur la pièce, mais il ne dura qu’une seconde. Ksenia laissa échapper un petit rire étouffé en mordant dans un sablé.

« Oh là là, tout de suite les grands mots ! Dès qu’on mange une aile de poulet, madame nous invente une tragédie grecque. Tu ferais mieux de prendre des pilules de fer en pharmacie au lieu de nous faire la leçon. »

« Ksenia a raison, » renchérit Adelaide avec une superbe impitoyable. « À mon époque, les femmes ne s’évanouissaient pas pour un peu de fatigue. Tu prends des grands airs depuis que tu as cette promotion au bureau. Mais n’oublie pas d’où vient Andryoucha. Chez nous, on partage. »

Je posai mon sac d’épinards sur la table, juste devant Tamara qui cligna des yeux, surprise par la violence contenue de mon geste.

« Très bien. Nous allons partager, » articulai-je lentement.

J’ai lavé les épinards à grande eau, méthodiquement. Chaque feuille recevait une attention millimétrée. Je les ai équeutées, je les ai jetées dans ma sauteuse avec une larme d’huile et une pointe d’ail. L’odeur fraîche, végétale, puissante et verte a immédiatement submergé les relents de friture graisseuse qui stagnaient dans la pièce. J’ai concassé les noix, émietté le chèvre. C’était un plat médicinal, beau, digne, réservé à la mère que j’étais en train de devenir.

C’est à cet instant précis que la porte d’entrée claqua. Andreï arrivait.

Il entra dans la cuisine en desserrant sa cravate, le visage gris de poussière d’usine, l’air déjà épuisé par sa journée. En voyant le comité d’accueil au complet, un sourire d’habitude et de soulagement éclaira ses traits : l’illusion rassurante d’un foyer bruyant et chaleureux où il n’avait aucun effort à fournir.