Dès le mois de mars, mes nausées matinales étaient accueillies non par une tasse d’eau tiède ou une caresse réconfortante, mais par des sentences péremptoires assénées sur le pas de la porte à huit heures du matin. Car oui, elle possédait toujours ce fichu trousseau de clés, ce double qu’Andreï lui avait confié jadis « en cas de fuite d’eau » et qu’elle maniait désormais comme un passe-partout féodal.

« Une femme robuste ne vomit pas pour un rien, Sveta, » me lançait-elle en posant son manteau de laine râpeuse sur le dossier de ma chaise de salle à manger. « Tu t’écoutes trop. À mon époque, nous allions cueillir les betteraves au kolkhoze avec le ventre rond jusqu’au menton, et personne ne réclamait de jus d’orange pressé. D’ailleurs, ouvre un peu le réfrigérateur, j’ai une faim de loup après tout ce trajet en bus. »

Ksenia l’accompagnait deux fois sur trois. La jeune femme de vingt-trois ans, prétendument accablée par la recherche d’un emploi digne de ses immenses compétences invisibles, s’effondrait sur mon canapé en velours, les pieds nus calés sur la table basse, feuilletant des magazines de mode ou faisant défiler sans fin des vidéos de plages tropicales sur son téléphone dernier cri — payé en plusieurs mensualités par Viktor Semionovitch.

« Sveta, tu n’as pas racheté ces petites brioches feuilletées au pavot ? » geignait-elle sans même lever les yeux de son écran. « Maman m’a promis qu’on prendrait le café ici. Il n’y a que des pommes fripées dans ta corbeille. C’est déprimant pour un dimanche. »

« Nous sommes jeudi, Ksenia, » répondais-je, la main crispée sur le bord de l’évier, luttant contre un reflux d’acidité qui me brûlait la gorge.

« C’est pareil. Quand on ne travaille pas, tous les jours se ressemblent, » répliquait-elle avec une insolence si désarmante qu’elle en devenait presque fascinante.

Andreï, quant à lui, avait développé une cécité sélective remarquable. Rentrant à dix-neuf heures de son usine, les épaules tombantes, il trouvait normal que sa mère trône en bout de table, que sa sœur exige qu’on lui serve du thé chaud, et que sa femme enceinte de trois mois nettoie des casseroles calcinées par des sauces que d’autres avaient englouties. Lorsque je tentais, une fois la porte refermée sur leurs silhouettes rassasiées, d’aborder le sujet, il soupirait, se déchaussait avec lenteur et me prenait par les épaules avec cette condescendance affectueuse des lâches :

« Sveta, ma chérie… Maman a un cœur fragile. Le médecin lui a dit d’éviter les contrariétés. Si elle vient ici, c’est pour veiller sur le bébé. Tu devrais te réjouir d’avoir une belle-famille si présente. Regarde les Petrov d’en face, personne ne leur rend jamais visite. C’est d’une tristesse absolue. »

« Les Petrov mangent leur propre dîner, Andreï ! » protestais-je dans un souffle étranglé. « Les Petrov ne découvrent pas leur pot de confiture de framboises vidé à la cuillère à soupe un mardi après-midi ! »

« Tu ramènes tout à l’argent ou à la nourriture, » lâchait-il alors, le regard fuyant vers le téléviseur. « Tu deviens mesquine avec la grossesse. Les hormones, sans doute. »

Les hormones. Le mot magique était lâché. Le parapluie commode sous lequel mon mari abritait son refus viscéral de s’opposer à la matriarche. À partir de ce jour, chaque étincelle de lucidité de ma part fut étiquetée comme une saisine nerveuse imputable à mon utérus.

En avril, j’atteignis mon quatrième mois. Mon ventre s’arrondissait doucement, mes pantalons refusaient de fermer, et une fatigue de plomb me sciait les reins dès quinze heures. À l’entreprise de construction, les bilans trimestriels s’accumulaient. Je passais des journées entières penchée sur des tableaux de trésorerie, les yeux brûlés par les colonnes de chiffres, à traquer les centimes perdus par des contremaîtres négligents. Le soir, tout ce dont je rêvais, c’était d’un bol de bouillon clair, d’une douche tiède et du silence. Un silence pur, sans reproche, sans bruit de mastication étrangère.

Au lieu de cela, je rentrais pour trouver Adelaide Yakovlevna installée dans ma chambre à coucher, en train de fouiller dans l’armoire à linge sous prétexte de vérifier si les draps étaient assez doux pour un futur nourrisson.

« Cette lessive sent le détergent chimique, Sveta, » m’annonçait-elle sans la moindre gêne en brandissant une taie d’oreiller brodée par ma propre grand-mère. « Il faudra tout faire bouillir au savon de Marseille râpé. J’ai apporté deux kilos de linge sale de Viktor et moi d’ailleurs, ta machine automatique est bien plus rapide que notre vieille Riga. Mets-la en route avant de commencer à préparer le souper. »

J’ai regardé le tas de linge sale posé au pied de notre lit conjugal. Des chemises d’homme transpirées, des torchons gras de la datcha. Ce jour-là, une fissure invisible s’est ouverte en moi. Une brèche profonde, mais silencieuse. Ce n’était plus de la tristesse ni de l’agacement. C’était la naissance d’un froid polaire. Quand on est comptable, on apprend à ne pas s’énerver devant une colonne de déficit : on cherche l’origine de la fuite, on isole les créances pourries, et on assainit les comptes. Impitoyablement.

Fin avril, le docteur Grigoriev, mon obstétricien, secoua la tête en examinant mes analyses de sang. Mon taux de fer s’était effondré, ma tension oscillait dangereusement bas, frôlant les limites du malaise vagal.

« Madame Ivanova, vous êtes anémiée, » me dit-il d’un ton sévère par-dessus ses lunettes en demi-lune. « Votre enfant puise dans vos réserves, mais vous n’avez plus de réserves. Vous sautez des repas ? »

« Non, docteur… Enfin, je mange mal. Je suis souvent fatiguée. »

« Il ne s’agit pas de manger mal ou bien, il s’agit de vous nourrir ! Vos globules rouges sont en grève. Vous devez impérativement consommer des légumes verts feuillus, des épinards frais, du foie de veau de première qualité, des lentilles, des protéines digestes. Pas de graisses saturées, pas de féculents lourds qui vous encombrent l’estomac sans rien apporter à votre fœtus. Si d’ici un mois vos analyses ne remontent pas, je vous hospitalise pour vous perfuser du fer. Vous m’avez compris ? »