Une pensée insensée, brûlante, m’a traversé l’esprit. Ils s’attendaient à ce que je fuie la ville, que je cherche à disparaître dans l’anonymat de la capitale ou à l’étranger. Jamais ils n’imagineraient que je me jetterais dans la gueule du loup, là où les projecteurs internationaux rendraient toute exécution sommaire impossible.

Il était treize heures passées. J’avais moins de deux heures.

Je me suis rendue dans un grand magasin près de la Canebière. J’avais encore ma carte bancaire active pour les petits paiements sans contact. J’ai acheté une robe noire sobre et stricte, un imperméable d’allure professionnelle et une serviette en cuir bon marché. Dans les toilettes du magasin, j’ai lavé la boue qui maculait mes chevilles, recoiffé mes cheveux en un chignon serré et ajusté mes vêtements. En me regardant dans le miroir brisé, je n’ai plus vu la femme de chambre tremblante de la nuit précédente. J’ai vu le regard implacable de ma mère lorsqu’elle refusait de plier l’échine devant les contremaîtres.

Vers quatorze heures trente, j’ai pris un taxi pour le Palais du Pharo. La colline surplombant l’entrée du Vieux-Port était quadrillée par des cordons de police et des centaines d’invités triés sur le volet. Des journalistes de dizaines de chaînes de télévision réglaient leurs caméras devant les marches monumentales.

À l’entrée des invités et de la presse, le contrôle de sécurité était drastique. Deux vigiles vérifiaient les badges magnétiques et les accréditations. Mais j’avais passé quatre ans à nettoyer des salons de réception et des hôtels cinq étoiles : je connaissais par cœur les failles de cette caste d’intouchables.

Au lieu de faire la queue, je me suis dirigée d’un pas décidé vers l’accès technique des traiteurs, à l’arrière de l’édifice. Deux jeunes serveurs déchargeaient des caisses de champagne sous la surveillance distraite d’un responsable logistique au téléphone.

« Morel, renfort traiteur Grand Large, » ai-je lancé avec un aplomb désarmant en tendant mon ancien badge d’hôtel de luxe que j’avais conservé dans ma poche. « La direction de Delmas Logistics m’a demandé de monter immédiatement au salon d’honneur pour la coordination des micros du président. »

L’homme a à peine levé les yeux, submergé par les appels et le stress du timing. Il a agité la main pour me laisser passer. « Dépêchez-vous, le discours commence dans vingt minutes au grand auditorium. »

Une fois à l’intérieur des couloirs feutrés du Pharo, l’atmosphère bourdonnait d’une agitation feutrée. Des diplomates, des armateurs grecs, des capitaines d’industrie en costumes sur mesure échangeaient des sourires de façade en sirotant des flûtes de champagne.

Dans les coulisses de l’auditorium, dissimulée derrière les rideaux lourds de la régie audiovisuelle, j’ai aperçu Nicolas Delmas. Il était entouré de deux conseillers en communication qui lui tendaient ses fiches de discours. Il avait l’air livide, ses mains tremblaient légèrement tandis qu’il réajustait sa cravate de soie. À ses côtés, Laura Valette lui parlait à voix basse, le visage dur, presque menaçant.

« L’appartement était vide, Nicolas, » disait-elle d’un ton venimeux. « Et le vieux Vasseur est hors d’état de nuire, mais la clé n’était pas chez lui. Si cette gamine parle à la presse avant la signature des accords du consortium cet après-midi, nous sommes morts tous les deux. Tu m’entends ? Fais ton discours, garde ton calme. Les hommes quadrillent la gare et l’autoroute. Elle n’ira nulle part. »

« Tu n’aurais pas dû ordonner de tirer sur le pharmacien, Laura, » a répondu Nicolas d’une voix rauque, pleine d’angoisse. « La police va poser des questions… »

« La police conclura à un règlement de comptes de quartier. Maintenant monte sur scène et souris ! »

La musique solennelle d’introduction a retenti dans les haut-parleurs de l’auditorium. Une voix de stentor a annoncé : « Mesdames et messieurs, veuillez accueillir le président du directoire portuaire, monsieur Nicolas Delmas. »

Les applaudissements nourris de cinq cents dignitaires et journalistes ont envahi la salle immense. Nicolas s’est avancé vers le pupitre en verre, baigné par la lumière aveuglante des projecteurs. Laura Valette s’est assise au premier rang, les jambes croisées, un carnet à la main, observant la salle d’un œil d’aigle.

J’ai profité de ce que l’équipe de régie était focalisée sur la retransmission en direct pour me glisser discrètement derrière le pupitre principal des techniciens vidéo. Un jeune technicien, casque sur les oreilles, pianotait fiévreusement sur sa console pour lancer le diaporama officiel de la compagnie maritime.

Je me suis penchée vers lui, montrant avec une froide autorité le cordon de mon ancien badge d’hôtel orné d’un faux en-tête protocolaire :

« Ordre de la direction générale de la communication : remplacez immédiatement la vidéo d’introduction par cette boucle d’urgence transmise par le ministère. C’est la nouvelle version validée à l’instant. »

Avant qu’il ne puisse contester ou vérifier, j’ai branché la clé USB d’Hélène directement sur le port maître de la console de projection reliée à l’écran géant de douze mètres qui surplombait la scène.

« Qu’est-ce que vous faites ? » a bafouillé le jeune homme en tentant de retirer la clé. « Je n’ai pas d’ordre de mission ! »

« Si vous touchez à cette console, vous serez poursuivi pour complicité de crime fédéral, » ai-je murmuré d’une voix si tranchante, si dénuée de peur, qu’il s’est figé, pétrifié par la lueur qui brûlait dans mes yeux.

Sur scène, Nicolas venait de prendre la parole :
« Monsieur le Ministre, Excellences, chers partenaires… Marseille a toujours été une porte ouverte sur le monde, un symbole de transparence, de courage et d’ambition industrielle… »

J’ai appuyé sur la touche d’exécution du terminal.

Le signal vidéo du diaporama publicitaire s’est coupé net. À la place, l’écran géant s’est illuminé d’une clarté spectrale, affichant en lettres capitales de cinq mètres de haut les rapports d’autopsie falsifiés, les bordereaux d’expédition de déchets toxiques au large des calanques et les relevés bancaires secrets attestant des dizaines de millions d’euros de pots-de-vin versés sur les comptes offshore des Delmas.