À côté de la boîte, une note manuscrite tracée à l’encre noire d’une écriture élégante et sans rature :
« Vous auriez dû coopérer dans la suite, mademoiselle Morel. Maintenant, les conditions ont changé. Nous savons tout d’Hélène et de son passé aux entrepôts du bassin Est. Contactez ce numéro avant midi si vous ne voulez pas que la dépouille de votre mère soit saisie par le procureur pour expertise toxicologique. »
Je me suis effondrée sur une chaise, les jambes incapables de me porter. Mon cœur battait si fort que mes tempes bourdonnaient. Hélène ? Ma mère ? Elle n’avait été qu’une femme de ménage toute sa vie, brisée par les détergents industriels et les horaires impossibles. Quel rapport pouvait-il exister entre elle, Nicolas Delmas, le géant de la logistique portuaire, et ces comprimés anonymes ?
Mes yeux se sont posés sur le foulard bleu posé sur la commode, miraculeusement épargné par les intrus. C’était un carré de soie usé que ma mère portait toujours lors des grandes occasions, un cadeau qu’elle prétendait avoir acheté dans une friperie il y a plus de vingt ans. En m’approchant, j’ai remarqué que l’ourlet avait été partiellement décousu, probablement sous la manipulation brutale des fouilleurs qui n’avaient pas pris le temps de tout examiner.
En glissant deux doigts dans la doublure de soie, j’ai senti une résistance anormale. Quelque chose de plat et rigide y était cousu. Avec une paire de ciseaux, j’ai fait sauter les points restants. Une minuscule clé électronique, une clé USB ultra-plate sans aucune marque distinctive, est tombée dans ma paume, accompagnée d’un minuscule morceau de papier jauni portant une série de chiffres manuscrits : une date d’il y a quinze ans et un numéro de conteneur maritime.
Soudain, des souvenirs d’enfance enfouis sous des années de misère ont refait surface. Les larmes silencieuses de ma mère le soir, ses visites mystérieuses à un avocat du centre-ville dont elle ne me parlait jamais, et cette phrase qu’elle répétait souvent quand j’étais adolescente : « Les riches ne paient jamais pour leurs crimes, Inès, ils achètent simplement le silence de ceux qui nettoient leurs traces. »
J’ai compris à cet instant que ma présence dans la suite de Nicolas Delmas n’était pas un pur hasard du tableau de service. Quelqu’un à l’hôtel m’avait positionnée à cet étage. Claire ? Ou la direction ? Et Nicolas ne m’avait pas donné ces 49 200 euros par compassion pour une fille endeuillée. Il avait payé pour s’assurer de mon obéissance, pensant que l’argent suffirait à me faire avaler ce comprimé sans histoire.
Mais quel était ce médicament ?
J’ai attrapé l’un des comprimés sur la table, l’ai glissé dans mon sac avec la clé USB et le foulard, puis j’ai quitté précipitamment l’immeuble sans prendre aucune affaire. Je ne pouvais pas faire confiance à la police : si Nicolas Delmas contrôlait le port et la haute société marseillaise, il avait sans doute des relais partout.
Il me restait un seul recours : Julien Vasseur. C’était un ami d’enfance de ma mère, un ancien pharmacien hospitalier qui avait été radié quelques années auparavant pour avoir dénoncé des trafics de molécules au sein de l’Assistance Publique. Il tenait désormais un petit atelier de réparation de vélos dans le quartier de la Belle de Mai.
Quarante minutes plus tard, après avoir changé deux fois d’autobus pour semer toute éventuelle filature, je poussais la porte grinçante de l’atelier de Julien. L’odeur de cambouis et de métal froid m’a accueillie. Julien, la soixantaine bourrue, les cheveux gris en bataille, essuyait ses mains noires sur un chiffon gras.
« Inès ? » a-t-il dit, surpris de me voir dans un tel état de détresse. « Qu’est-ce qui t’arrive, ma petite ? J’ai appris pour Hélène… J’étais en train de t’écrire un mot pour l’enterrement. »
« Julien, j’ai besoin de ton aide. Immédiatement. Pas pour l’enterrement. Pour ça. »
J’ai posé le comprimé blanc sur son établi crasseux.
Il l’a regardé avec méfiance, a ajusté ses lunettes sur son nez, puis a pris une loupe d’horloger. Il a tourné le comprimé sous la lumière crue d’un néon.
« Aucune gravure de laboratoire, aucun sécateur. C’est du pressage artisanal ou expérimental. Où as-tu trouvé ça ? »
« On a essayé de me le faire avaler ce matin. On m’a dit que c’était pour que la nuit passée ne nous poursuive pas. »
Julien s’est redressé d’un coup, son regard devenant soudainement très grave. Il a pris un scalpel, a gratté une fine pellicule de poudre blanche, puis a déposé quelques gouttes de réactif chimique issu d’un flacon poussiéreux rangé dans une vieille armoire métallique. La réaction ne s’est pas fait attendre : la poudre a viré à un pourpre sombre avant de dégager une odeur âcre d’amande amère.
« Ce n’est pas une pilule du lendemain, Inès, » a murmuré Julien, la voix tremblante d’une sourde colère. « C’est un neurotoxique dérivé de la scopolamine associé à une dose létale retardée d’antiarythmique. À faible dose, ça détruit les souvenirs récents en provoquant une amnésie antérograde totale et une confusion mentale sévère. Mais à ce dosage-là… dans les douze heures suivant l’ingestion, ton muscle cardiaque s’arrête pendant ton sommeil. Aucune trace visible à l’autopsie ordinaire, on conclut à une mort subite par défaillance cardiovasculaire due au stress ou à une malformation congénitale. Exactement comme… »
Il s’est interrompu, la mâchoire serrée.
« Exactement comme quoi, Julien ? » ai-je crié presque hystérique. « Comme ma mère ? Dis-moi la vérité ! »
Julien s’est assis lourdement sur un tabouret branlant. Ses yeux se sont embués.
« Hélène n’est pas morte d’un cancer foudroyant, Inès. Elle en avait les symptômes apparents, mais elle m’avait confié des échantillons de sang deux semaines avant son hospitalisation en Suisse. Elle se savait condamnée. Elle avait découvert un trafic massif de déchets toxiques et de produits pharmaceutiques non homologués transitant par les terminaux de Nicolas Delmas. À l’époque où elle nettoyait les bureaux du consortium portuaire, elle a récupéré les preuves de versements illégaux impliquant des pontes de la région et une femme politique de premier plan. Delmas l’a appris trop tard. Mais avant de mourir, elle m’a dit qu’elle avait caché les fichiers originaux là où personne n’irait chercher. »