« La clé USB dans le foulard, » ai-je murmuré en portant la main à mon sac.
Julien a écarquillé les yeux. « Tu l’as ? »
« Oui. Mais pourquoi m’avoir attaquée moi ? Pourquoi me faire payer cette dette de 49 200 euros ? »
« La clinique de Genève n’était pas un hasard, Inès, » a expliqué Julien avec amertume. « La directrice de cet établissement privé suisse n’est autre que Laura Valette, la sœur aînée de Nicolas Delmas et l’ancienne conseillère spéciale à la sécurité maritime. Ils ont attiré ta mère là-bas sous prétexte d’un essai clinique miracle pour la faire taire définitivement et récupérer ce qu’elle détenait. Mais Hélène n’a rien lâché jusqu’à son dernier souffle. Ils ont alors monté cette histoire de dette astronomique pour te broyer financièrement, sachant que tu viendrais frapper à la porte des puissants ou que tu craquerais sous la pression. Delmas voulait te tester la nuit dernière. Il voulait voir si ta mère t’avait parlé. Et quand il a compris que tu n’étais pas une complice malléable, sa sœur lui a ordonné de t’éliminer proprement pour clore le dossier avant l’audit maritime international qui débute demain. »
Tout s’emboîtait avec une effroyable clarté. L’argent viré sur mon compte n’était qu’un leurre administratif : si je mourais dans les heures suivantes d’une crise cardiaque inexpliquée, l’argent retournait automatiquement dans la succession ou était bloqué pour fraude, et le secret d’Hélène sombrait à jamais avec moi.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » ai-je demandé, sentant la panique refluer pour laisser place à une fureur froide, une rage ancestrale héritée de toutes ces nuits où ma mère courbait l’échine pour nettoyer la boue des puissants.
« On ne va pas à la police locale, » a tranché Julien en allumant un vieil ordinateur portable déconnecté de tout réseau. « On regarde ce qu’il y a sur cette clé. Si les preuves sont irréfutables, on frappe là où ils ne peuvent rien étouffer. »
Julien a inséré la clé USB. L’écran s’est illuminé, demandant un mot de passe. J’ai tapé sans hésiter la date inscrite sur le papier jauni : le jour exact de ma naissance, suivi des initiales de ma mère.
Un dossier s’est ouvert. Des centaines de pages de manifestes de cargaison scannés, des vidéos de surveillance montrant des déchargements nocturnes de fûts métalliques sous haute surveillance militaire dans les calanques protégées, et surtout, des échanges d’e-mails cryptés entre Nicolas Delmas, Laura Valette et des représentants d’un cartel pharmaceutique européen. Le montant des pots-de-vin dépassait les dizaines de millions d’euros. Pire encore : un document révélait l’ordre d’administration d’un protocole expérimental létal à l’encontre d’Hélène Morel, signé de la main même de Laura Valette à la clinique de Genève.
Ils avaient assassiné ma mère de sang-froid pour protéger leur empire.
À cet instant, un crissement de pneus violent a retenti dans la ruelle déserte devant l’atelier. Par la vitre sale, j’ai aperçu la berline noire aux vitres teintées. Deux hommes en imperméable sombre en sont sortis, suivis d’une femme d’une cinquantaine d’années, d’une élégance glaciale, vêtue d’un tailleur beige immaculé. C’était Laura Valette. Ses yeux scrutaient les alentours avec l’autorité d’un juge d’instruction.
« Ils nous ont retrouvés ! » s’est écrié Julien en arrachant la clé USB de l’ordinateur. « Ils ont tracé ton téléphone, pauvre folle ! »
« Mon téléphone… » En effet, je l’avais gardé allumé dans ma poche. J’ai sorti l’appareil et l’ai jeté au sol avant de l’écraser d’un coup de talon furieux.
« Par la cour arrière, vite ! » m’a crié Julien en me poussant vers un couloir encombré de pneus et de chaînes. « Traverse le terrain vague, rejoins la gare Saint-Charles. Prends le train pour Paris, va au siège du parquet national financier. Je les retiens ici ! »
« Non, Julien, ils vont vous tuer ! »
« J’ai soixante-cinq ans, Inès, et j’ai laissé mourir ta mère sans me battre. Pas deux fois. Pars ! »
Il a refermé la lourde porte métallique derrière moi et tiré le verrou à double tour. À peine avais-je fait trois pas dans la boue de la cour que la porte avant de l’atelier volait en éclats sous des coups de bélier. Des cris étouffés, le fracas d’outils renversés, puis une détonation sourde ont retenti. Un coup de feu étouffé par un silencieux.
Un cri d’horreur m’est monté à la gorge, mais je me suis mordue la lèvre jusqu’au sang pour ne pas faire de bruit. Je n’avais plus de larmes. Julien venait de payer de sa vie mon unique chance de justice.
Je me suis faufilée à travers les grillages rouillés du terrain vague, mes vêtements de femme de chambre déchirés par les ronces. La pluie s’est enfin mise à tomber, drue, violente, lavant les trottoirs de Marseille d’une eau sale. Je courais sans regarder en arrière, mon sac serré contre mes entrailles, les yeux brûlés par le sel et la fatigue.
Mais arrivée aux abords de la gare Saint-Charles, j’ai vu des agents de sécurité privée et des hommes en civil postés à chaque accès piétonnier, photos à la main. Ils verrouillaient les transports. Prendre le train ou l’avion était un suicide : Laura Valette et son frère possédaient les yeux et les oreilles de tous les terminaux de transit de la région.
J’étais seule, sans argent liquide, traquée comme une bête sauvage dans la ville où j’avais grandi.
C’est alors que mon regard s’est posé sur les affiches placardées partout sur les murs de la ville : le Salon International de la Transition Maritime et Portuaire s’ouvrait aujourd’hui même au Palais du Pharo, sous le haut patronage des délégations ministérielles européennes et des médias du monde entier. Et sur l’affiche, en lettres capitales, figurait le nom de l’orateur principal d’ouverture à 15 heures : Nicolas Delmas, président de la commission logistique.