Nicolas n’a pas répondu immédiatement. Son regard est resté ancré dans le mien. Sous l’éclairage cru du petit matin qui filtrait à travers les rideaux entrouverts de la suite, ses traits semblaient tirés par une tension nouvelle, bien loin de l’assurance insolente de la veille. Sa main, celle qui tenait le comprimé immaculé, s’est refermée lentement en un poing serré.
« Pas encore, » a-t-il murmuré au combiné d’un ton sourd. « Attends dans la voiture en bas. »
Il a raccroché sans laisser le temps à son interlocutrice de répliquer. Un déclic sec a tranché le silence pesant de la pièce. Dehors, sur le quai du port de Marseille, les premiers camions de livraison commençaient à gronder, et les cris rauques des goélands perçaient la brume saumâtre.
« Vous partez maintenant, » a dit Nicolas d’une voix où perçait une urgence qu’il peinait à masquer. Il a glissé la pilule dans la poche de sa veste de costume jetée sur le fauteuil. « Prenez l’escalier de service qui descend directement vers la cour arrière des cuisines. Pas l’ascenseur principal. Ne parlez à personne. Ni à Claire, ni au portier. »
Mon cœur cognait avec une violence inouïe contre mes côtes. L’argent était sur mon compte, la facture de Genève était virtuellement liquidée, mais l’atmosphère venait de basculer de l’amertume d’un compromis moral vers un danger immédiat et insidieux.
« Qui était cette femme ? » ai-je demandé en rajustant le col de ma blouse de service, les doigts tremblants d’un froid soudain. « Et qu’est-ce que vous vouliez me faire prendre ? »
Nicolas a fait un pas vers moi. Pour la première fois, j’ai remarqué la cicatrice fine qui barrait la base de son cou, disparaissant sous sa chemise froissée. Il n’avait plus l’air d’un prédateur sûr de son pouvoir, mais d’un homme acculé par une mécanique dont il avait lui-même déclenché les engrenages.
« Si vous tenez à vivre assez longtemps pour payer la tombe de votre mère, Inès, cessez de poser des questions. La personne au téléphone ne plaisante jamais. Sortez par l’arrière, rentrez chez vous et faites vos valises. Marseille n’est plus un endroit pour vous d’ici ce soir. »
Il m’a poussée doucement mais fermement vers la porte dérobée qui menait aux couloirs techniques de l’hôtel. La porte s’est refermée derrière moi avec un claquement étouffé, m’enfermant dans la pénombre fluorescente de la cage d’escalier. Mes semelles de caoutchouc couinaient contre le linoléum usé. En descendant quatre à quatre les marches, mon esprit tournait à plein régime. Pourquoi cette femme savait-elle pour le comprimé ? Pourquoi Nicolas m’avait-il viré 49 200 euros en un battement de cils pour ensuite tenter de m’administrer une substance inconnue sous le contrôle d’un tiers ?
En bas, l’odeur de viennoiseries chaudes et de café filtre des cuisines m’a sauté au visage. J’ai baissé la tête en évitant les cuisiniers et les plongeurs qui s’affairaient déjà. Claire était au comptoir de la buanderie, feuilletant les fiches de présence. Quand elle a levé les yeux et m’a vue, son visage s’est décomposé. Elle s’est avancée d’un pas vif, me tirant à l’écart derrière les paniers de draps sales.
« Inès, mon Dieu… Qu’est-ce qui s’est passé là-haut ? » a-t-elle chuchoté, les yeux exorbités.
« Rien, Claire. J’ai juste fait le ménage. »
« Ne me mens pas. Une berline noire aux vitres teintées est stationnée devant l’entrée des fournisseurs depuis cinq heures du matin. Deux types en costume sont montés voir la direction générale il y a vingt minutes. Ils demandaient le registre des employées de nuit. »
Un frisson glacial a couru le long de ma colonne vertébrale. La femme au téléphone n’avait pas attendu dans sa voiture : elle avait déjà déployé ses pions.
« Si quelqu’un te demande, tu es partie à six heures tapantes parce que tu te sentais mal, » m’a glissé Claire, la voix altérée par une vraie terreur. « Pars par la rue piétonne derrière les poubelles. Ne rentre pas chez toi directement, Inès. Je connais ce genre de personnes. Quand ils s’intéressent à une fille comme nous, ça ne se termine jamais au tribunal. Ça se termine dans une crique des calanques. »
Je n’ai pas attendu mon reste. J’ai arraché mon manteau de mon casier, serré mon sac contre ma poitrine et me suis engouffrée dans l’air piquant du matin marseillais. Le ciel était d’un gris d’étain, lourd d’une pluie qui refusait de tomber.
Au lieu de prendre le métro vers mon modeste deux-pièces de Noailles, j’ai marché rapidement à travers le lacis des ruelles du Panier, observant chaque reflet dans les vitrines. Personne ne semblait me suivre, mais la paranoïa me nouait l’estomac. Dans la poche de mon manteau, mon vieux smartphone a vibré. C’était une notification de ma banque : l’opération de virement international vers la clinique des Grangettes à Genève avait été validée par mes soins quelques minutes avant de quitter l’hôtel. Ma mère reposerait en paix, libérée de cette ignominie de papier timbré. Mais moi, j’étais désormais prise au piège d’une toile invisible.
Arrivée devant mon immeuble lépreux, j’ai constaté avec effroi que la serrure de la porte cochère était entrouverte, bloquée par une petite cale de bois. Je suis montée sur la pointe des pieds jusqu’au troisième étage.
La porte de mon appartement n’était pas fracturée, mais la poussière sur le paillasson avait été balayée par des allées et venues récentes. J’ai poussé le battant avec une infinie précaution.
L’appartement avait été fouillé avec une précision méthodique, chirurgicale. Les tiroirs de la commode étaient tirés, les livres de ma mère empilés sur la table basse, les coussins du canapé éventrés au cutter. Mais ce qui m’a glacé le sang se trouvait sur la table de la cuisine : posée bien en évidence sur une coupelle propre, il y avait une petite boîte en plastique translucide contenant trois autres comprimés blancs, strictement identiques à celui que Nicolas avait tenu dans sa main deux heures plus tôt.