Lucas ouvrit la bouche pour supplier, mais croisant mon regard et celui de Sebastian, il comprit qu’il venait d’obtenir la seule grâce qu’il recevrait jamais : la vie sauve, au prix d’un exil éternel. Sans ajouter un mot, il ramassa les clés au sol et s’enfuit dans les profondeurs du tunnel sans se retourner.

Nous restâmes seuls au milieu du carnage.

Des sirènes lointaines commençaient à résonner aux abords du pont suspendu au-dessus de nos têtes. Les secours et les renforts approchaient. Mais cette fois, ce n’étaient pas les ennemis qui arrivaient. Une berline noire blindée franchit l’entrée sud du tunnel, suivie de trois camionnettes de sécurité privées arborant le blason discret de la famille Ward.

Mara Feldman en descendit la première, son tailleur impeccable tranchant avec le décor d’apocalypse, entourée d’une équipe de nettoyeurs et de médecins privés armés jusqu’aux dents.

Elle s’arrêta net en nous voyant, son regard passant du corps de Moretti à l’arme que j’avais lâchée dans l’eau, puis aux mains ensanglantées qui soutenaient son patron. Pour la première fois depuis que je la connaissais, la redoutable avocate parut sans voix.

« L’équipe médicale est là », parvint-elle à articuler en faisant signe aux urgentistes clandestins d’avancer avec un brancard. « Julian Vance… la presse annonce déjà que Moretti était le commanditaire. Ses propres relevés bancaires l’ont trahi il y a une demi-heure grâce aux preuves que nous avons transmises anonymement aux fédéraux. Tu es entièrement blanchi, Sebastian. Ton nom n’apparaît nulle part. »

Sebastian refusa de s’allonger sur le brancard. Il accepta seulement que les médecins posent un pansement compressif d’urgence sur sa plaie béante, serrant les dents sans émettre le moindre son tandis que le tissu absorbait le flot écarlate.

Puis, se tournant vers Mara, il dit d’une voix redevenue glaciale et souveraine :

« Nettoyez tout ceci. Pas un os, pas une balle ne doit subsister avant midi. Et préparez la chapelle de Saint-Patrick pour la fin de la semaine. »

Mara écarquilla les yeux, décontenancée. « La chapelle ? Pour quoi faire ? »

Sebastian tourna lentement son visage vers moi. Malgré la pâleur cadavérique de son teint, malgré le sang et la suie qui nous recouvraient tous les deux, ses yeux gris brillaient d’une certitude inébranlable, dénuée de tout doute ou de toute hésitation.

« Pour notre mariage », déclara-t-il simplement.

Un silence stupéfait s’abattit sur le tunnel. Même les médecins s’interrompirent un instant dans leurs gestes.

« Sebastian… » commençai-je, le cœur battant à tout rompre, bouleversée par l’audace et la démesure de cet homme. « Ce matin encore, tu me regardais comme une erreur. Comme une fille brisée dont tu te sentais coupable. »

Il fit un pas vers moi, ignorant la douleur de sa blessure, et posa ses deux mains sur mes joues, m’obligeant à le regarder droit dans les yeux. Ses doigts étaient tachés de poudre et de sang, mais leur contact était d’une douceur absolue.

« Ce matin, j’étais un imbécile terrifié par ma propre faiblesse », murmura-t-il avec une franchise désarmante, à la vue de tous ses hommes rassemblés. « Je pensais que ton innocence était un fardeau que je ne méritais pas de porter. Je pensais que t’avoir prise sans savoir qui tu étais ferait de moi le pire des monstres. Mais je me trompais. Tu n’es pas une victime, Valerie. Tu n’es pas une innocente égarée dans un monde trop grand pour elle. Tu es la seule femme qui m’ait jamais tenu tête, la seule qui ait versé son sang à mes côtés sans faillir. »

Il glissa sa main le long de ma nuque, attirant mon visage contre le sien, son souffle chaud se mêlant au mien dans l’air glacé du souterrain.

« Manhattan a peut-être tremblé cette nuit », reprit-il d’une voix basse, vibrante d’une passion farouche et indomptable. « Mais à partir d’aujourd’hui, nous régnerons ensemble sur ses cendres. Tu seras ma femme, Valerie Ward. Non pas par responsabilité, non pas par pitié. Mais parce que sans toi, cette ville n’est qu’un cimetière sans âme, et que je refuse de vivre une seule seconde de plus sans ta lumière dans mes ténèbres. »

Les larmes séchèrent sur mes joues, balayées par un sentiment de triomphe sauvage et d’abandon total. Tout ce pour quoi j’avais lutté, toute la douleur de la honte matinale, toute la terreur de la fusillade venaient de se consumer pour laisser place à un lien indestructible, forgé dans le feu et le sang.

« Alors prouve-le-moi », chuchotai-je contre ses lèvres, un sourire intrépide défiant le chaos qui nous entourait. « Prouve-le-moi pour le reste de nos vies. »

Sebastian sourit à son tour, ce sourire sombre et fascinant qui m’avait perdue dès le premier regard au gala de l’Opéra, et scella notre pacte d’un baiser passionné, farouche et sans retour, tandis que les gyrophares lointains de Manhattan commençaient enfin à illuminer la brume du matin naissant.