Moretti leva calmement son arme pour pointer le front de Lucas.

La terreur m’envahit, mais en une fraction de seconde, la peur céda la place à une lucidité glaciale. J’étais accroupie près de la trappe de maintenance, mais juste à côté de moi gisait le corps sans vie de Nikolai. Dans sa main inerte reposait encore son deuxième pistolet, un Sig Sauer noir.

Pendant des années, mon père m’avait emmenée sur les stands de tir du Connecticut avant de tout perdre au jeu. J’avais détesté cela à l’époque, considérant les armes comme le symbole de cette violence masculine qui détruisait notre famille. Mais à cet instant précis, mes mains cessèrent de trembler.

Je m’emparai de l’arme de Nikolai. Le métal était lourd, froid, familier.

Sebastian m’aperçut du coin de l’œil. Il comprit immédiatement.

Sans un mot, sans un geste qui aurait pu trahir ma présence, Sebastian Ward fit ce qu’il savait faire de mieux : dominer l’espace par sa seule présence. Il se redressa de toute sa hauteur, ignorant la blessure béante qui rougissait ses vêtements, et lâcha son fusil vide au sol dans un bruit métallique retentissant.

« Tu as toujours été un médiocre, Moretti », dit Sebastian d’un ton si méprisant, si venimeux que le parrain rival en parut déstabilisé. « Tu penses pouvoir diriger New York ? Tu n’es même pas capable d’anticiper la prochaine seconde de ta misérable existence. »

« Ferme ta gueule ! » éructa Moretti, le visage empourpré par la rage, détournant son arme de Lucas pour viser la poitrine de Sebastian.

C’était la seconde qu’il me fallait.

Je surgis de l’ombre du pilier, les deux mains verrouillées sur la crosse, adoptant la posture de tir que mon père m’avait apprise dans une autre vie. Je ne réfléchis pas. Je ne laissai aucune place au doute ni au remords.

Pan ! Pan !

Deux détonations sèches déchirèrent l’air.

La première balle frappa Moretti à l’épaule droite, faisant voler son arme en éclats. La seconde se logea directement dans son genou gauche. Le boss mafieux poussa un hurlement d’agonie bestial et s’effondra lourdement dans la boue.

Profitant de la stupeur des deux derniers hommes de main survivants, Sebastian réagit avec la rapidité de l’éclair. Dégainant son arme de secours à la hanche, il tira deux fois à bout portant. Les deux tueurs s’écroulèrent sans un bruit.

Le tunnel retomba dans un silence sépulcral.

Moretti rampait sur le sol en hurlant des insultes incohérentes, serrant sa jambe déchiquetée, laissant derrière lui une traînée écarlate.

Lucas s’était effondré contre la paroi, pleurant à chaudes larmes, le visage enfoui dans ses mains ensanglantées.

Je restai debout, immobile, le canon de l’arme fumant encore entre mes doigts raides, le cœur cognant si fort contre mes côtes que j’avais l’impression que ma poitrine allait éclater. Je venais de tirer sur un homme. Je venais de franchir le point de non-retour. L’innocence que j’avais laissée sur les draps du penthouse quelques heures plus tôt n’était plus qu’un lointain souvenir. J’avais désormais les deux pieds ancrés dans le sang de New York.

Sebastian marcha lentement vers Moretti. Il ne boitait presque pas, soutenu par une volonté surhumaine qui défiait ses blessures. Arrivé au-dessus du boss déchu, il posa le bout de sa chaussure cirée sur la gorge de Moretti, coupant court à ses imprécations.

« Tu as touché à ce qui m’appartient », murmura Sebastian, sa voix descendant dans un registre d’une noirceur insondable. « Et tu as osé penser que tu pouvais utiliser une reine pour abattre un roi. »

« Pitié… Ward… nous pouvons nous entendre… les cargaisons… les millions… » suffoqua Moretti.

Sebastian ne répondit pas. Il leva son arme.

Un coup unique résonna sous la voûte.

La menace des Moretti venait de s’éteindre à jamais.

Sebastian resta immobile un instant, contemplant le cadavre avec une indifférence souveraine, avant de laisser retomber son bras le long de son corps. La tension extrême qui le maintenait debout sembla soudain se relâcher. Il vacilla, posant une main ensanglantée contre le mur de béton pour ne pas s’effondrer.

Je lâchai mon arme qui tomba dans une flaque d’eau avec un clapotis sourd et courus vers lui.

« Sebastian ! »

Je le rattrapai juste avant que ses genoux ne cèdent. Son poids était écrasant, mais je le retins de toutes mes forces, glissant un bras sous son épaule pour soutenir son flanc blessé. Son sang chaud imprégnait déjà mon pull de cachemire sombre, mais je n’en avais cure.

« Tu as tiré sans ciller », murmura-t-il contre ma tempe, un faible sourire étirant ses lèvres pâles malgré la douleur qui ravageait ses traits. « Une vraie merveille. Une terreur absolue. »

« Tais-toi et économise tes forces », grondai-je, les larmes coulant enfin librement sur mes joues maculées de suie. « Tu n’as pas le droit de mourir ici après m’avoir promis neuf raisons de ne jamais oublier Manhattan. Tu m’en dois encore. »

Il laissa échapper un rire rauque qui se transforma en une quinte de toux douloureuse. « Une dette que je paierai jusqu’à mon dernier souffle, Valerie. »

Lucas s’approcha en rampant, le regard anéanti par la culpabilité, n’osant même pas lever les yeux vers moi. « Valerie… je suis désolé… je ne voulais pas… ils m’ont dit qu’ils allaient te tuer si je ne coopérais pas… »

Je le regardai avec une tristesse infinie. Il était mon sang, mon frère, mais le gouffre qui venait de s’ouvrir entre notre passé d’orphelins apeurés et la réalité de cet instant était infranchissable.

« Relève-toi, Lucas », dis-je d’une voix sans appel. « Prends les clés du camion là-bas. Mara Feldman t’attendra à la station de métro. Tu prendras l’argent et le passeport qu’elle avait préparés pour moi. Tu quitteras les États-Unis ce matin même, et tu ne reviendras jamais. Si je te revois un jour à New York, je ne te protégerai plus. »