Arrivés au niveau inférieur du garage, la pénombre régnait, brisée seulement par les phares ambrés d’un SUV blindé noir aux vitres teintées. Au volant se trouvait Nikolai, un colosse russe au visage balafré, les yeux rivés sur les rétroviseurs.

« Les sirènes sont sur Park Avenue, patron », annonça Nikolai sans se retourner tandis que Sebastian me poussait sur la banquette arrière avant de s’engouffrer à mes côtés. « Deux minutes tout au plus. »

« Prends la sortie de secours vers les tunnels désaffectés de la 42e », ordonna Sebastian en vérifiant le chargeur de son arme d’un geste sec qui claqua comme un coup de fouet. « Ne passe sous aucun feu tricolore surveillé par le réseau municipal. »

Le véhicule s’ébranla dans un grondement lourd, jaillissant par une rampe dissimulée derrière un faux mur d’entrepôt logistique. Quelques secondes plus tard, nous glissions dans les entrailles boueuses et sombres de New York, évitant de justesse le barrage de véhicules de police dont les gyrophares bleus et rouges balayaient déjà la façade de verre de la tour Crown Meridian.

Le silence retomba lourdement dans l’habitacle. Sebastian gardait les yeux fixés droit devant lui, le profil taillé dans le roc, impénétrable.

« Qui a tué Julian Vance ? » osai-je briser le silence, ma voix encore rauque.

Sebastian tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux scrutaient les miens avec une intensité terrifiante, comme s’il cherchait à déchiffrer une énigme cachée au fond de mon âme.

« Tu devrais plutôt me dire ce que ton frère sait là-dessus, Valerie. »

Mon cœur rata un battement. Un froid glacial envahit mes veines. « Qu’est-ce que Lucas vient faire là-dedans ? »

Sebastian sortit un portefeuille en cuir noir de sa poche intérieure. Il en tira une photographie froissée et me la tendit. L’image montrait Lucas, pâle, émacié, sortant d’un entrepôt des docks de Red Hook à trois heures du matin, une mallette sous le bras, marchant aux côtés d’Enzo Moretti — le chef de la famille rivale qui disputait à Sebastian le contrôle des ports francs de la côte Est.

« Ton frère a contracté une dette de trois millions de dollars auprès des tripots clandestins des Moretti il y a trois mois », expliqua Sebastian, son timbre glacial ne laissant transparaître aucune rancœur, seulement une terrible lucidité. « Il n’avait aucun moyen de payer. Sauf s’il leur livrait quelque chose d’inestimable. »

« Lucas n’a rien d’inestimable ! » m’écriai-je, révoltée. « C’est un joueur invétéré, un idiot imprudent, mais ce n’est pas un assassin ! »

« Il ne leur a pas livré une arme, Valerie », répliqua Sebastian en se penchant vers moi, son visage à quelques centimètres du mien, son parfum d’ambre et de tabac froid m’enveloppant à nouveau malgré la panique. « Il leur a livré son bien le plus précieux. Toi. »

Je restai pétrifiée, le souffle coupé.

« Tu crois vraiment que notre rencontre au gala de l’Opéra le mois dernier était un hasard ? » continua-t-il d’une voix basse, presque venimeuse de douleur contenue. « Tu crois que la manière dont tu as attiré mon attention, dont tu as défié mes règles, dont tu as fini dans mon lit cette nuit n’était qu’un coup de foudre tragique entre une jeune femme innocente et un monstre de mon espèce ? »

« J’étais là parce que je le voulais ! » protestai-je, les larmes brûlant à nouveau mes yeux, non pas de honte cette fois, mais d’une fureur inextinguible. « Je suis venue vers toi parce que j’étais fascinée, parce que tu étais la seule chose réelle dans cette foutue ville d’hypocrites ! Lucas n’a rien orchestré ! Il m’a suppliée hier encore de m’enfuir ! »

Sebastian soutint mon regard sans ciller. Un muscle tressaillit sur sa tempe.

« Alors il a eu des remords trop tard », murmura-t-il. « Parce que le plan des Moretti était parfait : faire en sorte que tu sois dans mon lit au moment précis où le procureur Vance était abattu. Tu étais censée être l’appât, Valerie. La pièce maîtresse qui me liait au meurtre. Julian Vance était ton oncle par alliance. On m’accuse de l’avoir liquidé pour venger ta famille ou pour faire taire des révélations qu’il s’apprêtait à faire sur nos liens. Et toi… tu étais supposée être retrouvée morte ou compromise dans mes appartements pour que je ne puisse jamais clamer mon innocence. »

Les pièces du puzzle s’assemblaient dans un fracas mental assourdissant. Le piège n’était pas seulement tendu pour abattre Sebastian Ward ; il avait été forgé dans le sang et la manipulation pour anéantir tout ce qui restait de ma vie.

« Mais ils ont commis une erreur de calcul », soufflai-je, comprenant soudain toute la portée de la scène du matin.

Sebastian esquissa un rictus sans joie. « En effet. Ils pensaient que tu étais une courtisane envoyée pour m’endormir. Une manipulatrice expérimentée. Ils n’avaient pas prévu que tu serais une vierge terrorisée, venue s’offrir à moi par pur orgueil et passion éperdue. »

Sa main se leva et ses doigts calleux vinrent effleurer doucement ma mâchoire, un geste d’une tendresse déchirante qui jurait abominablement avec les armes et la mort qui nous encerclaient.

« Neuf fois, Valerie… » murmura-t-il, les yeux sombres brillant d’une lueur indéchiffrable. « Si j’avais su… si j’avais seulement deviné ce que tu cachais derrière tes rires nerveux et ton audace… je ne t’aurais jamais touchée ainsi. Je t’aurais protégée. De moi-même d’abord. Et du reste du monde ensuite. »

« Je ne regrette rien », répondis-je fermement, plantant mes yeux dans les siens sans baisser la garde. « Ne t’avise pas de regretter ce que nous avons partagé. »

Un instant suspendu passa entre nous, électrique et fragile, avant d’être brutalement anéanti par un choc violent.

Le flanc droit du SUV fut percuté avec la violence d’un boulet de canon. Le métal hurla. La voiture dérapa sur la chaussée humide du tunnel désaffecté, tournoyant sur elle-même avant de s’écraser contre les piliers en béton supportant la voûte.