Le groupe De la Cruz ne reprit pas immédiatement les négociations.
Esteban déclara simplement qu’aucune décision ne serait prise avant que toutes les parties disposent des mêmes informations.
Mon père dut engager une procédure de vérification interne.
Il découvrit que l’ancien avocat chargé de l’acquisition avait dissimulé certaines correspondances importantes.
L’affaire était complexe.
Mais une chose était désormais claire : le projet ne pouvait pas continuer comme si rien ne s’était passé.
Un jour, Elena demanda à me rencontrer.
Je la retrouvai dans son jardin.
Elle tenait une enveloppe.
— J’ai pris une décision concernant la propriété, dit-elle.
Je m’assis.
Elle m’expliqua que sa famille avait décidé de préserver la maison principale et les bâtiments historiques, sous réserve des conclusions juridiques définitives.
Une partie du terrain serait consacrée à des logements accessibles aux familles locales.
Une autre accueillerait un centre de formation aux métiers de la construction, de l’artisanat et de la rénovation.
Le projet pourrait aussi inclure des logements modernes, mais à condition qu’ils respectent l’histoire du lieu et les besoins des habitants.
— Et mon père ? demandai-je.
— Votre père devra répondre des décisions prises par son entreprise. Mais je ne souhaite pas que des employés innocents perdent leur travail à cause des erreurs de quelques dirigeants.
Elle posa l’enveloppe devant moi.
— J’ai demandé à nos conseillers d’étudier une solution permettant de maintenir certains emplois et de réorienter le projet.
Je la regardai, étonnée.
— Après ce que je vous ai fait ?
Elle hocha la tête.
— Ce que vous m’avez fait ne doit pas déterminer ce que je fais aux autres.
Elle sourit.
— Mais je ne le fais pas pour vous.
Je compris la nuance.
Elle ne m’offrait pas une faveur.
Elle défendait simplement ses principes.
CHAPITRE 15 — LE RETOUR DE MON PÈRE
Quelques mois plus tard, mon père fut convoqué à une réunion avec Esteban et les représentants juridiques de la famille De la Cruz.
Il me demanda de l’accompagner.
Je ne voulais pas m’immiscer dans une affaire qui ne me concernait pas directement.
Mais il insista.
— J’aimerais que tu voies ce que signifie assumer ses décisions.
La réunion eut lieu dans une salle sobre, au dernier étage d’un bâtiment historique.
Esteban était présent.
Camila également.
Elena se tenait près de la fenêtre.
Mon père entra avec plusieurs dossiers.
Il paraissait beaucoup moins sûr de lui qu’autrefois.
La discussion dura près de deux heures.
Les avocats présentèrent les documents, les irrégularités et les possibilités de règlement.
À la fin, mon père se leva.
— Je veux reconnaître une chose, dit-il.
Tout le monde le regarda.
— J’ai signé des documents sans exiger que toutes les réserves juridiques soient clairement présentées aux investisseurs. Je pensais pouvoir résoudre le problème plus tard.
Il marqua une pause.
— C’était une erreur.
Il regarda Elena.
— Je ne vous demande pas d’oublier ce qui s’est passé. Je ne vous demande pas non plus de me faire confiance immédiatement.
Puis il ajouta :
— Je vous demande seulement de juger les prochaines décisions sur des actes vérifiables.
Elena resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle acquiesça.
— C’est une demande raisonnable.
Mon père baissa la tête.
Ce jour-là, aucun grand contrat ne fut signé.
Aucune photographie de victoire ne fut prise.
Mais un accord de principe fut établi pour poursuivre les discussions dans un cadre transparent.
Mon père avait perdu une partie de son orgueil.
Et peut-être gagné quelque chose de plus important.
La possibilité de recommencer correctement.
CHAPITRE 16 — LES MAINS QUI RÉPARENT
Je commençai à passer du temps dans la maison communautaire.
Au début, les employés me regardaient avec méfiance.
Je ne leur en voulais pas.
À leur place, j’aurais probablement fait la même chose.
Je proposai d’aider à organiser les ateliers de formation et les événements destinés aux familles.
Elena accepta, mais posa une condition.
— Vous ne serez pas ici pour prendre des photographies et raconter à tout le monde que vous faites de bonnes actions.
Je baissai les yeux.
— Je comprends.
— Vous serez ici pour travailler.
Elle me confia d’abord des tâches simples.
Classer des documents.
Aider à préparer les salles.
Accompagner les participantes.
Nettoyer une partie du jardin.
Je n’avais jamais fait ce genre de travail.
Je me plaignais facilement de la poussière, de la chaleur et de mes vêtements qui se salissaient.
Mais personne ne se précipitait pour m’aider.
Les autres avaient leurs propres responsabilités.
Un après-midi, une femme âgée nommée Teresa me montra comment réparer un morceau de tissu brodé.
— Vous devez tenir le fil plus doucement, expliqua-t-elle.
Je tirai trop fort.
Le fil se cassa.
Teresa éclata de rire.
— Vous voyez ? Même les choses précieuses peuvent être abîmées lorsqu’on les traite avec brutalité.
Je souris malgré moi.
Cette phrase me rappela immédiatement le jour de mon mariage.
Je travaillai avec elle pendant près d’une heure.
À la fin, mes doigts étaient douloureux et mon premier ouvrage était loin d’être parfait.
Mais Teresa le posa sur la table.
— Vous voyez, ce n’est pas si mauvais.
Je regardai le tissu.
Pour la première fois depuis longtemps, j’étais fière d’avoir terminé quelque chose qui n’avait aucune valeur commerciale.
CHAPITRE 17 — LA ROBE BLANCHE
Un matin, ma mère vint me rendre visite à la maison communautaire.
Elle tenait un grand sac en tissu.
— J’ai quelque chose pour toi.
Elle en sortit ma robe de mariée.
Elle était soigneusement nettoyée et pliée.
Je restai immobile.
La robe avait coûté une fortune.
Je l’avais choisie pendant des mois.
J’avais imaginé la porter en entrant dans le jardin, sous les regards admiratifs de centaines de personnes.
Mais je ne l’avais jamais portée jusqu’au bout de la cérémonie.
Je passai la main sur le tissu.
— Pourquoi l’as-tu apportée ?
Ma mère sourit.
— Parce que je pense qu’elle peut encore servir.
Je la regardai.
— Tu veux la donner ?
— Oui.
Elle m’expliqua qu’elle avait rencontré une jeune femme de l’atelier qui préparait son mariage avec très peu de moyens.