« Je t’ai pardonné avant même de toucher la dernière marche, mon enfant. Une mère ne garde pas rancune à son fils. Mais maintenant, il faut que tu choisisses qui tu veux être. Le maître d’un mausolée vide… ou mon Alexandre. »

Six mois s’écoulèrent.

Le printemps avait enfin chassé les brumes tenaces de l’hiver. Dans la vallée d’Oakridge, loin des gratte-ciels scintillants et du vacarme étouffant de la métropole, les pommiers sauvages étaient en fleurs. Une brise tiède agitait l’herbe haute des prairies qui s’étendaient à perte de vue.

La vieille ferme en pierres sèches avait retrouvé une seconde jeunesse, mais sans rien perdre de son âme rustique. Les toitures d’ardoise avaient été refaites à neuf par les artisans du village, les fenêtres à petits carreaux repeintes d’un blanc cassé lumineux, et une large véranda en bois surplombait désormais le jardin potager. Aucun marbre ici. Seulement des tomettes de terre cuite cirées, des meubles anciens chinés et l’odeur réconfortante du bois de pin et du lilas.

Sur la véranda, Evelyn, assise dans un fauteuil à bascule confortable, tricotait un plaid en laine mérinos. Ses mouvements étaient encore un peu lents, et une canne en bois sculpté était posée contre l’accoudoir, mais ses joues avaient repris leurs couleurs et son regard respirait la sérénité.

Au bout du chemin de terre, une voiture familiale modeste s’arrêta. Alexander en descendit.

Il ne portait plus ses costumes italiens sur mesure ni sa montre sertie de diamants. Il était vêtu d’un jean brut, d’une chemise en flanelle bleue aux manches retroussées et de bottes de travail poussiéreuses. Il portait dans ses bras une grande caisse de provisions fraîches achetées au marché du bourg voisin.

« Tu as encore acheté trop de fromage de chèvre », lança Evelyn d’une voix malicieuse en le voyant monter les marches de la terrasse.

« Le vieux fermier m’a juré que c’était sa meilleure cuvée du printemps, sourit Alexander en posant la caisse sur la table en chêne. Et connaissant ton penchant pour le chèvre frais avec du miel, je n’ai pas pu résister. »

Il s’approcha d’elle et déposa un baiser affectueux sur son front. L’odeur de lavande et de savon qui émanait d’elle l’enveloppa comme un baume bienfaisant.

« Tu as des nouvelles de la ville ? » demanda-t-elle doucement en posant ses aiguilles.

Alexander s’assit sur le rebord de la balustrade, contemplant la vallée verdoyante qui s’étendait sous leurs yeux.

« Le procès s’est achevé hier, répondit-il d’un ton serein. Victoria a été condamnée à huit ans de prison ferme pour tentative d’homicide involontaire ayant entraîné une infirmité temporaire et pour espionnage industriel. Ses avocats ont tenté de plaider la démence passagère, mais la cour n’a pas été dupe face aux enregistrements de Marcus. Son père a déposé le bilan le mois dernier. Personne dans leur milieu ne leur adresse plus la parole. »

Evelyn hocha lentement la tête, sans joie ni triomphe. « Que Dieu lui accorde le temps de comprendre ce qu’elle a fait de sa vie. »

« Quant à la maison de la colline… reprit Alexander, je l’ai vendue la semaine dernière. »

Evelyn parut surprise. « Tu as vendu l’hôtel particulier ? »

« Non, corrigea Alexander avec un demi-sourire. Je l’ai cédé à une fondation pour un quart de sa valeur. Les travaux commencent le mois prochain. La bâtisse va devenir un centre d’accueil et de réadaptation pour les femmes victimes de violences domestiques et leurs enfants. Le grand hall au sol en marbre va être transformé en salle de jeux pour les petits. Marcus a accepté de superviser la sécurité de l’établissement. Il a démissionné de mon ancienne société pour prendre ce poste à plein temps. »

Evelyn le regarda longuement. Une larme discrète brilla au coin de ses paupières, mais cette fois, c’était une larme de pure gratitude.

« Et tes affaires, Alexandre ? Tes bureaux, tes entreprises ? »

« J’ai réorganisé l’ensemble du groupe en fiducie collective, expliqua-t-il en pointant du doigt les collines boisées au loin. Concernant les terres de la vallée, j’ai fait classer le bassin géologique en réserve naturelle protégée inaliénable. Aucun consortium minier ne touchera jamais à cette terre pour y extraire du lithium. La terre reste à la communauté, pour l’agriculture biologique et la préservation de la faune. Je conserve une part consultative dans mes entreprises de technologie, ce qui me prend deux jours par semaine via mon ordinateur portable. Le reste du temps… »

Il s’interrompit, désignant la terre noire retournée au pied de la colline.

« Le reste du temps, j’ai promis à monsieur Martin de l’aider à replanter les vergers de poiriers. Il paraît que je ne suis pas trop maladroit avec une bêche, même si mes mains d’ancien financier ont encore besoin de former des cals. »

Evelyn éclata d’un rire clair, un rire franc et libérateur qui résonna dans toute la véranda et fit s’envoler une volée de moineaux perchés sur les branches du vieux saule pleureur.

« Enfin du travail utile », dit-elle en se levant avec l’aide de sa canne.

Alexander s’élança pour la soutenir, mais elle repoussa gentiment sa main avec une autorité joyeuse.

« Laisse-moi faire, dit-elle. Mes jambes se rappellent encore comment marcher. Va plutôt allumer le four à bois dans la cuisine. »

« Qu’est-ce qu’on prépare ? » demanda-t-il, un éclat d’enfance brillant à nouveau dans ses yeux.

Evelyn le fixa avec une infinie tendresse, la même tendresse qui l’avait porté à bout de bras à travers les épreuves les plus sombres de sa jeunesse.

« Des sablés, mon grand. Mais cette fois-ci, nous allons les manger ensemble, et personne ne viendra nous dire que nous ne sommes pas chez nous. »

Alexander contempla sa mère qui franchissait le seuil de la maison de plain-pied, baignée dans la lumière dorée de la fin d’après-midi. Le marbre, les réceptions mondaines, les applaudissements stériles des conseils d’administration et les sourires empoisonnés de la haute société n’étaient plus que des chimères évaporées dans le lointain.