« Vous n’irez pas dans une cellule ordinaire cette nuit, Victoria, dit-il très posément. Vous irez au quartier central pour tentative d’homicide avec préméditation, vol de documents industriels classifiés et extorsion. »
La jeune femme pâlit affreusement. « Préméditation ? Tu délires ! C’était un accident, une dispute ! »
« Marcus a transmis l’intégralité des enregistrements de votre conversation téléphonique de onze heures trente au procureur de la République, répondit-il d’une voix sans inflexion. Mes avocats déposeront une plainte criminelle dans une heure. La maison que votre père possède à Genève est hypothéquée auprès de ma filiale bancaire. Vos comptes joints sont bloqués. Vous n’avez plus rien. Pas même une caution. »
« Tu es un monstre ! hurla-t-elle soudain, perdant toute contenance alors que les officiers la faisaient glisser sur la banquette arrière du véhicule. Tu étais un pauvre type sorti du ruisseau, et tu le resteras toujours ! Ta mère sent le savon de ménage et la terre pourrie ! Tu n’as jamais été digne de mon monde ! »
La portière claqua, étouffant ses vociférations hystériques. La voiture de police démarra, laissant derrière elle une traînée d’odeur d’essence et de poussière.
Alexander resta seul sur les marches du perron, fixant le vide. Un bruit discret attira son attention : une employée de maison tenait un seau d’eau tiède et une brosse en chiendent, s’apprêtant à laver la trace écarlate laissée par le front d’Evelyn sur le marbre immaculé du hall.
« Laissez cela », ordonna Alexander d’une voix sourde.
La domestique sursauta. « Monsieur ? »
« Ne touchez à rien. Que personne ne nettoie cette tache aujourd’hui. »
Il voulait que cette tache reste là. Il voulait qu’elle lui rappelle, chaque seconde où il poserait le pied dans ce tombeau de luxe, ce que son arrogance, sa cécité et son obsession de la réussite sociale avaient failli coûter à la seule personne qui avait donné sa jeunesse pour lui.
Il monta dans sa berline et claqua la porte. « À l’hôpital. Roulez vite. »
L’hôpital Saint-Jude sentait l’antiseptique et l’angoisse feutrée des couloirs de réanimation. Les lumières fluorescentes projetaient des ombres crues sur le sol en vinyle usé. Alexander marchait d’un pas rapide, ses chaussures cirées claquant sèchement contre les dalles. Ses mains tremblaient à l’intérieur des poches de son manteau.
Devant la porte du bloc opératoire, une silhouette familière se leva d’un banc en plastique usagé. C’était Clara, la jeune infirmière qui s’occupait parfois d’Evelyn dans son village natal, appelée en urgence par la sécurité du domaine. Elle tenait contre elle un sac en toile délavée.
« Monsieur Reed ? » demanda-t-elle avec appréhension.
« Comment va-t-elle ? Où sont les médecins ? »
« Elle est encore en salle de réveil, dit Clara d’une voix basse et compatissante. Les radios ont révélé trois côtes fracturées, une contusion pulmonaire et une fracture sévère du bassin. Mais le scanner cérébral est rassurant : il n’y a pas d’hémorragie interne au cerveau. Elle s’en sortira, monsieur… mais la convalescence sera très longue. Pour une femme de son âge, ces traumatismes sont dévastateurs. »
Alexander s’appuya contre le mur froid. Il ferma les yeux, et un souffle douloureux s’échappa de sa poitrine. Elle était vivante. Les marches de marbre n’avaient pas réussi à lui briser le crâne.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda-t-il, désignant le sac en toile usé entre les mains de la soignante.
« Elle l’avait sous son manteau quand elle est tombée, expliqua Clara en lui tendant l’objet avec une infinie précaution. Elle refusait de lâcher les anses pendant le transport dans l’ambulance. Même inconsciente, ses doigts étaient crispés dessus. Nous avons dû couper une lanière pour lui prodiguer les premiers soins. »
Alexander prit le sac. Il était élimé, rapiécé par endroits avec un fil de coton plus clair. À l’intérieur, enveloppée dans un torchon propre à carreaux rouges et blancs, se trouvait une boîte en fer-blanc.
Il ouvrit la boîte avec des mains qui ne lui obéissaient plus.
À l’intérieur reposaient une demi-douzaine de petits sablés au beurre, dorés au four, saupoudrés d’un voile de sucre glace. Certains étaient brisés en miettes par l’impact de la chute. À côté de la nourriture se trouvait une vieille photo jaunie, écornée aux angles.
La photo montrait un petit garçon d’environ sept ans, coiffé d’une casquette trop grande, tenant fièrement un diplôme d’école primaire fait main. Derrière lui, une jeune femme aux cheveux noirs, les mains rougies par les détergents, souriait avec une fierté si lumineuse qu’elle semblait effacer les murs lépreux du logement social visible en arrière-plan.
Au dos de la photo, tracée d’une écriture tremblée à l’encre bleue, une note :
« Pour le 35e anniversaire de mon petit garçon. Tu as tout réussi, Alexandre. Mais n’oublie jamais de manger chaud. Avec tout mon amour, Maman. »
Alexander s’effondra sur le banc en plastique. Il enfouit son visage dans ses paumes calleuses, froissant le tissu de son pantalon de couturier, et se mit à pleurer.
Ce n’étaient pas des larmes de riche contrarié par un scandale. C’étaient les larmes d’un enfant qui venait de comprendre qu’il avait échangé l’or pur de la dévotion maternelle contre la verroterie d’une haute société venimeuse. Il avait passé les dix dernières années à bâtir une forteresse d’acier et de marbre, à collectionner les titres honorifiques et les femmes d’apparat pour faire taire le complexe de sa pauvreté passée. Et dans cette course effrénée, il avait laissé sa mère attendre à la porte, avec ses sablés brisés et ses souvenirs d’amour désintéressé.
Trois jours plus tard, le soleil matinal perçait à travers les stores de la chambre individuelle de l’hôpital. L’endroit était paisible, baigné d’un silence blanc seulement interrompu par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Evelyn ouvrit péniblement les paupières. Son visage portait encore les stigmates de la chute : un énorme hématome violacé barrait sa pommette gauche, et sa lèvre supérieure était fendue. Mais dans ses yeux gris délavés brûlait toujours la même étincelle de lucidité tranquille.