Assis à son chevet, sur une chaise en bois sans dossier qu’il avait refusé de remplacer par un fauteuil plus confortable, Alexander veillait. Il n’avait pas rasé sa barbe naissante de trois jours. Ses yeux étaient cernés d’un violet sombre, sa chemise blanche était froissée, les manches retroussées jusqu’aux coudes. Il n’avait pas quitté la chambre une seule nuit, dirigeant son empire financier par de brefs messages lapidaires, déléguant les réunions d’actionnaires à ses vice-présidents avec un mépris total pour les millions qui s’agitaient sur les marchés.
Quand il vit que les yeux de sa mère étaient ouverts, il redressa immédiatement le buste et posa sa main sur ses doigts fripés, avec une légèreté presque craintive.
« Maman », murmura-t-il.
Evelyn tenta d’esquisser un sourire, mais une grimace de douleur lui échappa aussitôt à cause de ses côtes fracturées.
« Ne parle pas, chuchota Alexander en pressant doucement sa main. Reste immobile. Les médecins disent que les fractures se remettent bien, mais tu dois rester allongée. »
La vieille femme respira lentement, le regard posé sur le visage tourmenté de son fils. Ses doigts trouvèrent la force de serrer faiblement les siens.
« Tu n’as pas… bonne mine, mon garçon », murmura-t-elle d’une voix éraillée.
Une boule amère se forma dans la gorge d’Alexander. « C’est toi qui es sur un lit d’hôpital, et c’est toi qui t’inquiètes pour moi ? »
Evelyn tourna légèrement la tête pour observer la pièce. Sur la table de chevet, soigneusement disposée, la boîte en fer-blanc était ouverte. Deux sablés étaient entamés.
« Tu les as goûtés ? » demanda-t-elle avec une lueur d’amusement dans le regard.
Alexander baissa la tête, incapable de retenir une larme solitaire qui coula le long de sa joue pour s’écraser sur le drap blanc. « Ils sont délicieux, maman. Exactement comme ceux que tu faisais pour Noël quand on n’avait pas de quoi payer le chauffage. »
Un silence épais s’installa entre eux, un silence lourd de tout ce qui n’avait pas été dit pendant des années. Alexander inspira profondément, luttant pour que sa voix ne se brise pas.
« Victoria a été mise en examen, dit-il d’une voix basse mais ferme. Elle est en détention provisoire à la prison pour femmes de Clairvaux. Le procureur retient la tentative d’homicide et le complot financier. Son père a tenté de faire pression sur mes associés, mais j’ai liquidé toutes nos participations dans ses entreprises ce matin à l’ouverture de la bourse. Ils sont ruinés, maman. Elle ne s’approchera plus jamais de toi. De personne. »
Il attendait un signe d’approbation, peut-être une marque de soulagement. Mais Evelyn ferma les yeux un instant, soupirant avec tristesse.
« La vengeance est une boisson salée, Alexander. Plus tu en bois, plus tu as soif. »
« Elle a failli te tuer ! s’emporta-t-il, la voix tremblante d’une rage contenue. Elle savait que tu venais, elle voulait les terres de grand-père pour le projet de lithium, elle voulait me manipuler pour me dépouiller ! Comment peux-tu lui trouver encore des excuses ? »
« Je ne lui trouve aucune excuse », répliqua doucement Evelyn en rouvrant les yeux. Son regard était d’une sévérité tranquille, cette sévérité qu’il redoutait et respectait par-dessus tout lorsqu’il était enfant. « Ce qu’elle a fait relève de la justice des hommes, et elle paiera le prix de sa folie et de son avidité. Mais toi, Alexandre… regarde-toi. Tu as les yeux d’un homme prêt à brûler la ville entière pour effacer sa propre culpabilité. »
Ces mots le frappèrent de plein fouet. Alexander recula légèrement, comme sonné.
« Ma culpabilité ? » répéta-t-il d’une voix sourde.
« Tu ne lui en veux pas seulement à elle, continua sa mère avec une tendresse déchirante. Tu t’en veux à toi-même. Tu t’en veux d’avoir fait entrer cette fille dans ta vie. Tu t’en veux d’avoir construit un palais où ta propre mère devait s’essuyer les pieds trois fois avant d’oser monter l’escalier. Tu t’en veux d’avoir cru que tout ce marbre et toute cette soie faisaient de toi quelqu’un de meilleur. »
Alexander cacha son visage dans ses mains. Ses épaules s’affaissèrent. Chaque mot touchait une plaie à vif qu’il avait soigneusement ignorée pendant des années.
« Je voulais juste… murmura-t-il, les mots étouffés par ses paumes, je voulais juste qu’on ne nous regarde plus jamais de haut, maman. Je me rappelais le regard du propriétaire quand il venait chercher le loyer en retard, le regard des autres enfants à l’école quand je portais des chaussures trouées… Je pensais qu’en amassant tout cet or, en construisant la plus haute maison, en épousant les codes de cette élite… je pensais que je te protégeais. Que je nous lavais de tout ça. »
Evelyn retira lentement la main d’Alexander de son visage pour qu’il la regarde en face.
« Mon fils, dit-elle fermement, nous n’avions pas besoin d’être lavés de notre pauvreté. Nous n’avons jamais rien volé. Nous n’avons jamais menti. Chaque morceau de pain que nous avons partagé avait été gagné honnêtement. Tu as cru que la dignité se mesurait à la hauteur des plafonds. Mais regarde où ce plafond t’a mené : tu as failli me perdre pour plaire à des gens qui ne t’auraient même pas offert un verre d’eau si tu avais été ruiné. »
Alexander se laissa tomber à genoux au bord du lit. Il posa son front contre le matelas, à côté de la main frêle de sa mère, et laissa couler les larmes qu’il retenait depuis si longtemps. Le magnat craint du monde des affaires n’était plus qu’un homme à nu, dépouillé de ses masques.
« Pardonne-moi, maman. Je t’en supplie, pardonne-moi. »
La main noueuse d’Evelyn se posa sur les cheveux bruns de son fils, caressant doucement ses mèches comme elle le faisait trente ans plus tôt, lorsqu’il rentrait avec les genoux écorchés.