L’ambulance referma ses doubles portes dans un claquement sourd et métallique. À travers la vitre teintée, Alexander aperçut une dernière fois le profil fragile de sa mère, son visage pâle encadré par le masque à oxygène. Un infirmier lui maintenait la tête pour limiter les traumatismes cervicaux.

« Monsieur Reed, vous venez avec nous ? » demanda l’un des urgentistes depuis la portière passager.

Alexander avala sa salive avec difficulté. La voix brisée de sa mère résonnait encore sous son crâne : Ne deviens pas cruel parce que quelqu’un a été cruel envers moi. Mais en dessous de cette mise en garde maternelle coulait un torrent de fureur et d’incompréhension.

« Suivez-les, dit-il au chauffeur de la berline noire garée à quelques mètres. Je monte dans deux minutes. Gardez le contact radio avec l’équipe médicale de l’hôpital Saint-Jude. Réservez l’aile chirurgicale et faites descendre le docteur Vane en personne. »

Le chauffeur s’inclina et grimpa au volant. L’ambulance s’élança en trombe dans l’allée bordée de cyprès, sirène hurlante.

Alexander se tourna alors lentement vers Marcus. Le chef de la sécurité n’avait pas bougé. Les mains gantées de cuir fin sur la tablette numérique, il fixait son patron avec ce mélange de respect et d’appréhension que l’on réserve aux hommes dont le monde vient de voler en éclats. Derrière eux, deux agents de police en uniforme maintenaient Victoria Lane près de la voiture de patrouille. Elle ne pleurait plus à chaudes larmes. Elle avait cessé sa mascarade de sanglots et fixait désormais le sol, les lèvres pincées, les bras croisés sur sa robe de soie champagne froissée, les ongles vernis de pourpre s’enfonçant nerveusement dans ses avant-bras.

« Montre-moi », dit Alexander. Sa voix n’était qu’un souffle rauque.

Marcus déverrouilla l’écran et appuya sur lecture.

« Ceci date de dix heures ce matin, monsieur. Quatre heures avant l’arrivée de madame votre mère. »

L’image trembla à peine sous l’effet de la compression numérique de haute sécurité. La caméra montrait le bureau privé d’Alexander, une pièce vaste et lambrissée de chêne massif située au rez-de-chaussée, interdite à quiconque en dehors de lui et du personnel d’entretien sous surveillance. Victoria y apparaissait, vêtue d’un peignoir sombre. Ses gestes n’avaient rien de la nonchalance élégante qu’elle affectait habituellement. Elle se déplaçait avec une précision chirurgicale.

Sur la vidéo, on la voyait ouvrir le tiroir secret du meuble d’acajou, celui dont Alexander seul était censé connaître le loquet dissimulé. Elle fouillait parmi des dossiers d’affaires, prenait en photo des pages entières avec un téléphone portable minuscule — un appareil qu’elle ne montrait jamais en public. Puis, la vidéo coupait pour enchaîner sur une autre séquence : celle de l’office des domestiques, à onze heures et demie. Victoria parlait au téléphone. Le micro directionnel de la caméra de service avait capté des bribes audibles :

« … Non, il n’a rien signé pour la fondation. La vieille a encore refusé de lui céder les parts territoriales de la vallée. Elle s’accroche à ce foutu lopin de terre comme si c’était son sang. (…) Je sais qu’elle vient aujourd’hui. Elle a appelé le standard de son dispensaire pour lui faire porter un panier de fruits. Elle arrive par le train de midi. (…) Si elle refuse encore de lui faire signer la cession, je ferai en sorte qu’elle ne soit plus en état de signer quoi que ce soit. S’il hérite de force, la gestion me reviendra par procuration dès qu’on sera mariés le mois prochain. »

Alexander sentit le sol se dérober sous ses semelles. Ses mâchoires se serrèrent si fort qu’un élancement traversa ses tempes.

La vallée. La vieille propriété agricole de son grand-père, un domaine rocailleux et sans valeur apparente où Evelyn avait passé son enfance et où elle cultivait encore un potager modeste. Il y a trois mois, un groupe d’investissement international avait découvert que le sous-sol de ce bassin contenait un gisement de lithium et de terres rares d’une pureté exceptionnelle, estimé à plusieurs centaines de millions d’euros. Alexander n’avait jamais voulu en parler à sa mère, estimant qu’elle devait garder son havre de paix. Victoria, elle, avait fouillé dans ses courriers confidentiels. Elle savait.

« Elle n’a pas poussé ma mère sous le coup d’une impulsion, murmura Alexander, le regard rivé sur la dalle où un reflet rouge du gyrophare s’éteignait enfin. »

« Non, monsieur, répondit Marcus avec gravité. Quand madame Evelyn est entrée, mademoiselle Lane avait déjà fait renvoyer les maîtres d’hôtel pour l’après-midi sous prétexte d’une surprise romantique pour votre retour. Elle a délibérément intercepté votre mère sur le palier. J’ai examiné la bande sonore du grand escalier : mademoiselle Lane a exigé qu’elle signe une renonciation avant votre arrivée. Votre mère lui a répondu qu’elle ne donnerait jamais cette terre à des vautours, et qu’elle voyait clair dans son jeu depuis le premier jour. C’est là que… »

Marcus s’interrompit. Il n’avait pas besoin de répéter ce qu’ils avaient déjà vu.

Alexander s’approcha de la voiture de police. Les deux officiers s’écartèrent légèrement pour lui laisser le passage, respectant la douleur contenue du milliardaire. Victoria leva les yeux vers lui. En constatant la pâleur spectrale de son visage et la noirceur insondable de son regard, son assurance factice s’effondra à nouveau.

« Alexander… murmura-t-elle, les dents serrées. Tu ne peux pas me jeter aux chiens comme ça. Tu as besoin de moi pour la fusion de novembre avec le groupe Vane. Mon père a des appuis au ministère… Si tu portes plainte, tu détruis ta réputation et tes affaires. »

Alexander la considéra avec un détachement effroyable. Il avait l’impression de regarder une étrangère, une coquille vide recouverte d’un vernis luxueux qu’il avait lui-même financé. Les bagues de diamants à ses doigts, le collier d’émeraudes à sa gorge, les talons aiguilles qu’elle portait — tout cela avait été payé par le labeur acharné d’un garçon qui avait juré d’offrir le monde à ceux qu’il aimait, sans jamais comprendre que l’amour ne s’achète pas dans les vitrines de la Cinquième Avenue.