« Ce n’est pas vous qui avez fait cela, Madeleine. »
La gouvernante baissa les yeux.
« Vous savez, Madame Laurent a déjà humilié plusieurs personnes ici. »
Camille se retourna.
« Pourquoi personne ne m’en a parlé ? »
Madeleine hésita.
« Nous pensions que cela ne servirait à rien. »
« Pourtant, j’ai rencontré plusieurs membres du personnel ces dernières semaines. »
« Oui, mais vous étiez consultante. Nous ignorions que vous deviendriez directrice générale. »
Camille sentit son cœur se serrer.
Elle comprit que même son travail d’écoute n’avait pas suffi à surmonter la peur accumulée pendant des années.
Madeleine poursuivit :
« Quand on dépend de son salaire pour payer son loyer, on réfléchit avant de dénoncer une personne puissante. »
Camille pensa immédiatement à sa mère.
À la montre disparue.
Au directeur qui n’avait jamais présenté d’excuses.
Elle regarda Madeleine.
« Je ne vous demanderai pas de me croire sur parole. »
La gouvernante leva les yeux.
« Madame ? »
« Regardez ce que je ferai dans les prochains mois. Et si je ne tiens pas mes engagements, vous aurez le droit de me le dire. »
Madeleine resta silencieuse.
Puis elle murmura :
« Cela fait longtemps qu’un dirigeant ne nous a pas parlé de cette manière. »
Camille lui sourit doucement.
« Alors il est temps que cela change. »
Pendant ce temps, Élodie était rentrée dans son appartement du huitième arrondissement.
Les grandes baies vitrées donnaient sur les toits de Paris.
Des tableaux coûteux décoraient les murs.
Les meubles avaient été choisis par un décorateur renommé.
Tout respirait le luxe.
Mais ce soir-là, Élodie n’éprouvait aucun plaisir à contempler son appartement.
Elle avait perdu sa fonction.
Sa réputation venait d’être gravement atteinte.
Et surtout, elle avait découvert que son père avait préparé sa succession sans lui confier la direction.
Elle ouvrit une bouteille de vin, puis la reposa sans en boire.
Son téléphone vibra.
Victor Bellmont.
Elle décrocha immédiatement.
« Victor, il faut qu’on parle. »
La voix de l’homme semblait tendue.
« J’ai entendu ce qui s’est passé. »
Élodie ferma les yeux.
« Cette femme m’a humiliée devant tout le monde. »
Victor reste silencieux.
Puis il demanda :
« Est-ce que le conseil a parlé de nos contrats ? »
Élodie se redressa.
« Pourquoi ? »
« Répondez-moi. »
Elle sentit une inquiétude nouvelle.
« Oui. Philippe a évoqué des irrégularités. »
Un juron étouffé retentit à l’autre bout du téléphone.
Élodie fronça les sourcils.
« Victor, qu’est-ce qui se passe ? »
L’homme prit une profonde inspiration.
« Il faut que vous détruisiez certains documents. »
Élodie resta pétrifiée.
« Quoi ? »
« Les anciens contrats. Les factures. Tout ce qui concerne les missions supplémentaires. »
Elle sentit son sang se glacer.
« Pourquoi devrais-je faire cela ? »
Victor répondit sèchement :
« Parce que vous ne comprenez pas dans quelle situation nous sommes. »
Élodie se leva.
« Expliquez-vous immédiatement. »
Un silence suivit.
Puis Victor déclara :
« Certaines factures ne correspondent pas exactement aux prestations réalisées. »
Élodie sentit ses jambes faiblir.
« Comment ça, pas exactement ? »
« Écoutez-moi. Nous pouvons encore régler cela discrètement si vous faites ce que je vous dis. »
Mais Élodie venait de comprendre.
Les contrats qu’elle avait signés sans les examiner attentivement servaient peut-être à dissimuler des opérations bien plus graves.
Victor ne cherchait pas à la protéger.
Il cherchait à utiliser son influence pour effacer des preuves.
« Je ne détruirai rien », répondit-elle.
La voix de Victor devint glaciale.
« Vous devriez réfléchir aux conséquences. »
Puis il raccrocha.
Élodie resta immobile.
Pour la première fois de sa vie, elle se sentit véritablement seule.
Elle regarda les photographies de son père posées sur une étagère.
Un souvenir lui revint.
Elle avait douze ans.
Antoine lui avait offert un petit carnet pour son anniversaire.
Sur la première page, il avait écrit :
La richesse peut ouvrir des portes. Elle ne peut pas acheter la confiance.
À l’époque, elle avait trouvé cette phrase ridicule.
Ce soir-là, elle commençait enfin à la comprendre.
Le lendemain matin, Camille arriva au siège du groupe Laurent Prestige.
Elle portait un tailleur bleu marine sobre et élégant.
Ses cheveux avaient été lavés, mais elle ressentait encore une légère irritation du cuir chevelu.
Philippe l’attendait dans une salle de réunion.
« Bonjour, Camille. »
« Bonjour, Philippe. »
Il lui tendit un dossier.
« Nous avons une nouvelle difficulté. »
Elle s’assit.
« Laquelle ? »
« Victor Bellmont a tenté de contacter plusieurs employés pour récupérer des documents relatifs aux contrats. »
Camille fronça les sourcils.
« Avons-nous sécurisé les archives ? »
« Oui. Les documents ont été préservés et les accès sensibles ont été limités. »
« Bien. Il faut éviter toute destruction de preuves. »
Philippe acquiesça.
« Notre conseil juridique travaille avec les auditeurs indépendants. »
Camille ouvrit le dossier.
Les premières conclusions étaient préoccupantes.
Plusieurs sociétés liées à Victor avaient facturé des prestations dont la réalité restait incertaine.
Des montants importants avaient été transférés.
Certains employés avaient signalé des anomalies, mais leurs alertes n’avaient pas été examinées correctement.
Camille referma lentement le dossier.
« Nous devons comprendre comment le système de contrôle a pu échouer à ce point. »
Philippe hocha la tête.
« Et nous devons déterminer les responsabilités de chacun. »
À cet instant, son téléphone sonna.
Il regarda l’écran.
Puis fronça les sourcils.
« C’est Élodie. »
Camille le regarda.
« Répondez. »
Philippe décrocha.
La voix d’Élodie était différente de celle de la veille.
Moins assurée.
Presque tremblante.
« Philippe, je dois vous parler. »
« Je vous écoute. »
« Victor Bellmont m’a demandé de détruire des documents. »
Philippe se redressa.
« Avez-vous fait ce qu’il demandait ? »
« Non. »
Un silence suivit.
Puis Élodie ajouta :
« Je crois qu’il m’a menti depuis des années. »
Philippe regarda Camille.