« Elle facture des prestations de stratégie et d’accompagnement qui se recoupent avec celles de nos propres équipes. »
« Élodie affirme que cette société nous apporte une expertise indispensable. »
« Peut-être. Mais il faut le vérifier. »
Philippe posa le document.
« Vous soupçonnez une fraude ? »
Camille secoua la tête.
« Je soupçonne des irrégularités. Ce n’est pas la même chose. Il nous faut des éléments fiables avant de tirer des conclusions. »
Philippe acquiesça.
Il appréciait cette prudence.
Camille ne cherchait pas à accuser quelqu’un pour impressionner son employeur.
Elle cherchait à comprendre.
Cette différence comptait.
Pendant ce temps, Élodie menait sa vie habituelle.
Elle vivait entre son appartement parisien, une résidence familiale en Normandie et plusieurs établissements de luxe.
Elle assistait à des défilés de mode, organisait des dîners privés et entretenait de nombreuses relations dans les milieux économiques.
Mais sous son assurance se cachait une peur constante.
La peur de ne pas être reconnue comme l’égale de son père.
Depuis son enfance, Élodie avait grandi dans l’ombre d’Antoine Laurent.
Chaque réussite de l’entreprise portait son nom.
Chaque magazine évoquait son talent.
Chaque réception lui rappelait qu’elle était la fille d’un homme exceptionnel.
Élodie avait voulu prouver qu’elle pouvait faire mieux que lui.
Mais au lieu d’apprendre patiemment le métier, elle avait voulu imposer son autorité immédiatement.
Elle avait remplacé plusieurs cadres expérimentés.
Écarté ceux qui lui résistaient.
Et accordé sa confiance à des conseillers qui lui promettaient croissance rapide, prestige et reconnaissance.
L’un d’eux s’appelait Victor Bellmont.
À quarante-cinq ans, Victor possédait un cabinet de conseil élégant installé dans le huitième arrondissement.
Il portait des costumes impeccables et parlait avec une assurance séduisante.
Il avait compris très tôt comment flatter Élodie.
« Vous devez sortir de l’ombre de votre père », lui répétait-il.
Elle aimait entendre ces mots.
Victor lui proposa des contrats de développement, des prestations de communication et plusieurs investissements ambitieux.
Élodie signa rapidement.
Elle voulait des résultats spectaculaires.
Elle voulait pouvoir annoncer aux investisseurs qu’elle avait transformé le groupe.
Mais certains contrats comportaient des commissions excessives et des prestations mal définies.
D’autres avaient été validés sans mise en concurrence suffisante.
Et Victor utilisait la confiance d’Élodie pour favoriser des sociétés liées à ses propres intérêts.
Camille commença progressivement à reconstruire les circuits financiers.
Elle ne disposait pas encore de toutes les réponses.
Mais elle savait qu’il fallait poursuivre.
Un après-midi, elle retourna voir Antoine.
Le vieil homme était assis dans son bureau, près d’une grande fenêtre donnant sur les jardins.
Il semblait plus fatigué que lors de leur première rencontre.
Camille posa son dossier devant lui.
« Monsieur Laurent, je dois vous parler franchement. »
Antoine ferma les yeux.
« Je vous écoute. »
Elle lui présenta les résultats préliminaires.
Les difficultés de gestion.
Les plaintes des salariés.
Les contrats douteux.
Les risques financiers.
Le vieil homme resta longtemps silencieux.
Puis il murmura :
« J’ai laissé les choses aller trop loin. »
Camille ne répondit pas.
Antoine poursuivit :
« Quand Élodie était petite, je travaillais constamment. Je manquais ses anniversaires. Ses spectacles d’école. Les vacances en famille. »
Il regarda une photographie posée sur son bureau.
On y voyait une petite fille blonde assise sur les genoux d’une femme souriante.
« Sa mère est morte alors qu’elle avait douze ans. »
Camille baissa doucement les yeux.
« Je suis désolée. »
« Après cela, j’ai essayé de compenser mon absence. Je lui ai offert tout ce qu’elle demandait. Des voyages, des cadeaux, des privilèges. »
Il eut un sourire triste.
« Mais je ne lui ai pas appris à entendre le mot non. »
Camille observa le vieil homme.
Il semblait sincèrement rongé par le regret.
« Vous ne pouvez pas changer son enfance », répondit-elle. « Mais vous pouvez encore prendre des décisions responsables aujourd’hui. »
Antoine acquiesça.
Puis il lui demanda :
« Accepteriez-vous de prendre la direction générale du groupe ? »
Camille resta stupéfaite.
“Moi?”
« Oui. »
« Vous avez des dirigeants beaucoup plus expérimentés. »
« J’ai aussi des dirigeants qui ont passé des années à regarder les problèmes sans les résoudre. »
Camille réfléchit.
« Une entreprise de cette taille ne se dirige pas seule. »
Antoine sourit.
« Je ne vous demande pas d’être seule. Philippe vous soutiendra. Et le conseil examinera votre candidature. »
La jeune femme hésita.
« Élodie n’acceptera jamais. »
Antoine baissa les yeux.
« Je sais. »
Il prit une profonde inspiration.
« Mais je dois enfin choisir ce qui est juste pour l’entreprise, même si cela déplaît à ma fille. »
Camille ne répondit pas immédiatement.
Elle pensa aux employés rencontrés.
Aux femmes de chambre épuisées.
Aux réceptionnistes terrorisées.
Aux techniciens qui attendaient des moyens pour travailler correctement.
Puis elle pensa à sa mère.
À la montre prétendument volée.
À la lettre de licenciement.
À toutes ces années pendant lesquelles Sophie avait dû accepter l’injustice pour payer les factures.
Enfin, Camille releva la tête.
« J’accepterai si le conseil me donne les moyens de réformer réellement l’entreprise. »
Antoine sourit.
« Alors nous avons un accord de principe. »
Trois semaines plus tard, Antoine Laurent fut hospitalisé à la suite d’une complication cardiaque.
Son état inquiétait les médecins.
La famille fut prévenue.
Élodie se rendit à son chevet.
Mais même là, elle parla davantage des affaires du groupe que de la santé de son père.
« Papa, il faut absolument que tu signes l’autorisation pour le nouveau projet immobilier. »
Antoine la regarda tristement.
« Élodie, nous devons d’abord parler des comptes. »
Elle soupira.
« Encore ces histoires ? »
« Certaines décisions doivent être revues. »
« Tu ne me fais donc toujours pas confiance ? »
Le vieil homme ferma les yeux.
« La confiance ne signifie pas qu’on renonce à vérifier. »
Élodie se leva brusquement.
« Tu écoutes trop Philippe et ses conseillers. »
Antoine tenta de lui prendre la main.
Mais elle recula.