Deux jours plus tard, la montre avait été retrouvée dans la voiture du client.

Mais aucune excuse n’avait été présentée.

Camille se souvenait encore de sa mère assise dans leur petite cuisine, les yeux rouges, tenant sa lettre de licenciement entre les mains.

« Pourquoi tu ne leur dis pas qu’ils se sont trompés ? » avait demandé la petite fille.

Sophie avait répondu tristement :

« Parce que les gens comme nous n’ont pas toujours le pouvoir de se faire entendre. »

Cette phrase avait marqué Camille pour toujours.

Elle avait travaillé dur.

Étudié tard dans la nuit.

Réussi ses examens.

Puis elle avait construit sa carrière avec une idée précise.

Un jour, elle voulait diriger une entreprise où personne ne serait humilié simplement parce qu’il occupait un poste modeste.

Elle n’imaginait pas que cette ambition allait la conduire au cœur de l’un des groupes les plus prestigieux de Paris.

Et encore moins qu’elle finirait par se retrouver couverte de pâtes devant cinquante investisseurs.

Tout avait commencé par une lettre.

Un matin de février, Camille avait reçu une invitation personnelle de la part d’Antoine Laurent, fondateur du groupe Laurent Prestige.

Antoine avait soixante-dix ans.

Pendant plusieurs décennies, il avait développé une entreprise familiale devenue un acteur important de l’hôtellerie française.

Il possédait des hôtels particuliers à Paris, des établissements de prestige sur la Côte d’Azur et plusieurs résidences historiques transformées en lieux de réception.

Mais sa santé déclinait.

Et son entreprise traversait une période difficile.

Antoine avait demandé à rencontrer Camille dans son bureau privé.

Lorsqu’elle était arrivée, elle avait découvert un homme fatigué, mais encore vif d’esprit.

Il lui avait offert un café.

Puis il était entré directement dans le vif du sujet.

« Madame Moreau, j’ai lu votre rapport sur la restructuration du groupe Valençay. »

Camille avait souri.

« C’était un travail collectif. »

Antoine avait hoché la tête.

« Vous avez évité la fermeture de plusieurs établissements. »

« Nous avons surtout écouté les salariés qui connaissaient les problèmes mieux que les dirigeants. »

Le vieil homme avait souri.

« Voilà précisément pourquoi je voulais vous rencontrer. »

Il avait ouvert un dossier.

À l’intérieur figuraient plusieurs rapports financiers.

Camille les avait examinés attentivement.

Au bout de quelques minutes, son expression avait changé.

« Vos charges augmentent beaucoup plus vite que votre chiffre d’affaires. »

Antoine avait acquiescé.

« Oui. »

« Et certaines sociétés de conseil reçoivent des honoraires exceptionnellement élevés. »

« Je l’ai remarqué. »

Camille avait tourné une autre page.

« Qui approuve ces contrats ? »

Le vieil homme avait hésité.

Puis il avait répondu :

« Ma fille. »

Élodie Laurent.

Camille connaissait son nom.

La presse économique parlait régulièrement d’elle comme d’une héritière ambitieuse, brillante et particulièrement autoritaire.

Mais les documents suggéraient une situation plus grave qu’un simple conflit de management.

Certaines dépenses paraissaient injustifiables.

Plusieurs directeurs avaient quitté le groupe.

Et le nombre de plaintes internes augmentait rapidement.

Antoine avait regardé Camille avec une fatigue profonde.

« J’ai construit cette entreprise pendant quarante-cinq ans. Je ne veux pas la voir disparaître. »

Elle lui avait demandé :

« Pourquoi ne pas intervenir vous-même ? »

Le vieil homme avait baissé les yeux.

« Parce que j’ai passé trop longtemps à protéger ma fille des conséquences de ses décisions. »

Un silence avait suivi.

Puis Antoine avait ajouté :

« J’ai besoin d’une personne capable de me dire la vérité. Même lorsqu’elle me déplaît. »

Camille avait refermé le dossier.

« Alors je commencerai par écouter vos salariés. »

Antoine lui avait tendu la main.

« C’est exactement ce que j’espérais entendre. »

À cet instant, Camille ne savait pas encore qu’elle venait d’accepter une mission qui bouleverserait toute sa vie.

PARTIE 2 — LES SECRETS DU GROUPE LAURENT
Les premières semaines furent consacrées à l’observation.

Camille visita discrètement plusieurs établissements du groupe Laurent Prestige.

Elle se présenta comme consultante indépendante chargée d’évaluer l’organisation du travail.

Elle rencontra des réceptionnistes, des responsables d’étage, des serveurs, des techniciens de maintenance et des employés administratifs.

Elle posa des questions simples.

« Qu’est-ce qui vous empêche de bien travailler ? »

« De quoi auriez-vous besoin pour améliorer le service ? »

« Que se passe-t-il lorsque vous signalez un problème ? »

Les réponses étaient souvent hésitantes.

Certains employés regardaient autour d’eux avant de parler.

D’autres refusaient de répondre.

Mais peu à peu, Camille gagna leur confiance.

Dans un hôtel parisien, une gouvernante lui expliqua que plusieurs femmes de chambre avaient quitté leur poste après des modifications brutales des plannings.

Dans une résidence de prestige, un responsable technique raconta que des travaux pourtant signalés depuis des mois n’avaient jamais été effectués.

Dans un établissement de la Côte d’Azur, une réceptionniste évoqua les humiliations publiques infligées par Élodie.

« Elle nous appelle parfois devant les clients simplement pour nous reprocher une erreur », expliqua la jeune femme.

Camille demanda :

« Avez-vous signalé ces incidents ? »

La réceptionniste eut un sourire amer.

« À qui ? Les responsables des ressources humaines ont peur d’elle aussi. »

Camille nota soigneusement ses paroles.

Les témoignages se ressemblaient.

L’entreprise fonctionnait désormais dans un climat de crainte.

Pourtant, les dirigeants continuaient de présenter des rapports rassurants aux investisseurs.

Le décalage était préoccupant.

Un soir, Camille rencontra Philippe Dubois, président du conseil d’administration.

Ils se retrouvèrent dans un petit restaurant près de la place de la Madeleine.

Philippe avait travaillé pendant plus de vingt ans avec Antoine Laurent.

Il connaissait l’entreprise depuis ses débuts.

Mais il reconnaissait lui aussi que la situation devenait dangereuse.

« Élodie ne supporte pas la contradiction », expliqua-t-il.

Camille posa son carnet sur la table.

« Ce n’est pas seulement un problème de caractère. »

Philippe fronça les sourcils.

« Que voulez-vous dire ? »

« Plusieurs décisions opérationnelles semblent avoir été prises sans évaluation sérieuse. Et certains contrats présentent des anomalies. »

Elle lui montra un document.

Philippe l’examina.

« La société Bellmont Conseil ? »

Camille acquiesça.