Marc ne chercha pas à emprunter la même buse que Julie. S’il le faisait, il conduirait les survivants directement sur ses traces. Au lieu de cela, il courut à découvert vers le talus de chemin de fer, escaladant les blocs de ballast sous les tirs sporadiques qui déchiquetaient les buissons d’épines autour de lui.
Il atteignit le sommet du remblai, les poumons en feu, sa veste déchirée, ses doigts en sang. En contrebas s’étendait la gare de formation des marchandises avec ses dizaines de voies luisantes sous la pluie battante et ses alignements infinis de wagons-citernes.
Et là, fendant la nuit bruxelloise avec une puissance libératrice, retentirent les sirènes.
Pas une, pas deux, mais une vingtaine de hurlements bitonaux convergeant de toutes les artères de la ville. Les gyrophares bleus illuminaient les façades des immeubles lointains d’une aurore boréale artificielle. Julie avait réussi. Dès sa sortie du conduit, elle avait déclenché le signal d’urgence absolue sur le réseau sécurisé Astrid, mobilisant toute la zone de police, les unités spéciales fédérales et la gendarmerie ferroviaire.
Les deux mercenaires restés sous le pont comprirent instantanément que la partie était finie. La berline allemande démarra en trombe dans la ruelle dans un crissement d’apocalypse, abandonnant sur place leur camarade assommé et les caisses de diamants éparpillées dans la crasse.
Marc se laissa glisser le long de la pente herbeuse du remblai jusqu’au bord des voies. Il tomba assis contre un heurtoir en acier, trempé jusqu’aux os, vidé de toute énergie, le corps endolori par chaque bleu et chaque coupure.
La pluie ruisselait sur son visage, nettoyant la suie et le sang qui lui barraient le front.
Lentement, avec une infinie lassitude, il ouvrit la fermeture de sa veste de service.
Le chaton en sortit la tête, ses petites oreilles tremblantes, les moustaches hérissées mais le regard curieux, inspectant calmement ce nouveau décor de rails et de signaux lumineux. Il frotta sa petite tête tiède contre le menton mal rasé du policier, émettant un ronronnement rauque et victorieux qui semblait se moquer éperdument des calibres 9 millimètres, des brevets génétiques à cent millions d’euros et des conspirations internationales.
Marc laissa échapper un rire fatigué, un rire d’homme qui revient du bout de l’enfer sans trop savoir par quel miracle il a gardé son âme intacte.
« Coupable de mignonnerie, hein ? murmura-t-il à la petite bête en lui grattant le sommet du crâne d’un doigt couvert de suie. Tu parles d’un complice de haut vol. T’as failli nous faire tuer trois fois en une heure. »
Dix minutes plus tard, les premiers véhicules de la police fédérale encerclaient le secteur. Des dizaines de faisceaux puissants balayèrent le remblai ferroviaire, immobilisant Marc dans une lumière blanche éclatante.
« Marc ! Ne bouge pas, on arrive ! » cria la voix de Julie à travers un mégaphone.
Elle courait en tête des colonnes d’intervention, son uniforme couvert de limon noir des égouts, mais son visage rayonnant d’un soulagement farouche. Dans les bras du médecin-chef du SMUR qui l’escortait, solidement enveloppé dans une couverture thermique dorée qui scintillait sous la pluie, le bébé ne pleurait plus du tout.
Il suçait son pouce avec une sérénité olympienne, observant les gyrophares qui tournaient dans la nuit comme s’il s’agissait du manège le plus fascinant jamais conçu pour son seul divertissement.
Le médecin s’approcha de Marc, lui tendant une main secourable pour l’aider à se relever.
« Il va bien, brigadier ? demanda le praticien en jetant un œil au chaton qui dépassait toujours de la veste de police. Tous les deux ? »
« Le suspect est sous contrôle, répondit Marc avec un demi-sourire en s’appuyant lourdement sur l’épaule du médecin. Mais l’enquête ne fait que commencer. Il nous manque encore l’identité de ceux qui ont commandé la marchandise. »
Julie s’approcha, posant sa main gantée sur le bras de son coéquipier. « La clé autour de son cou a été placée sous scellés judiciaires en présence du procureur du Roi. Le parquet fédéral a repris le dossier. Les ambassades sont déjà en train de s’affoler sur les lignes sécurisées. Ils n’arriveront pas à étouffer l’affaire cette fois. Tout est enregistré sur nos caméras-piétons. »
Marc regarda le nourrisson, dont les yeux ronds venaient de croiser ceux du chaton. L’enfant tendit un bras potelé hors de la couverture dorée, esquissant un geste maladroit vers la boule de poils noirs et blancs. Le chaton répondit par un étirement de la patte avant, touchant le bout du nez de l’enfant d’une griffe rentrée.
Un éclat de rire pur, sans l’ombre d’une peur, s’éleva au milieu des sirènes qui commençaient à s’éteindre une à une sous le ciel d’octobre qui blanchissait à l’orient.
L’aube se levait enfin sur Bruxelles, lavant les toits d’ardoise et les rues sales d’une lumière grise et froide, mais le monde, pour quelques heures au moins, semblait avoir retrouvé un semblant d’ordre et de justice.