Marc écarta doucement le chaton, qui émit un miaulement indigné mais docile, et fit glisser la fermeture éclair. La lumière de sa lampe se refléta immédiatement en une myriade d’éclats aveuglants, bleus, blancs et dorés.

Des diamants bruts. Des rivières de brillants montées sur platine. Des colliers de perles fines d’Australie. Tout le butin du braquage de la rue Royale, estimé à près de six millions d’euros par les assurances, gisait là, entassé sous un nourrisson rigolard et un chaton orphelin.

Julie s’agenouilla près du carton, son masque de sévérité professionnelle se fissurant lentement malgré elle. « On dirait une mauvaise blague des réseaux sociaux. Tu as vu sa tête ? Il nous regarde comme si c’était lui qui venait de nous coincer. C’est le plus jeune receleur de toute l’histoire judiciaire du pays. »

« Il a été arrêté pour avoir volé tous les cœurs, c’est ça ? » ironisa Marc avec une amertume teintée d’un malaise croissant. « Les preuves sont là : trop de mignonnerie, des sourires à la pelle, un complice à quatre pattes et six briques de joaillerie fine entre deux couches propres. C’est parfait. Trop parfait. »

L’officier se redressa, faisant craquer ses vertèbres lombaires. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre sans carreaux donnant sur la ruelle sombre. La pluie s’était remise à tomber, fine et pénétrante.

« Qu’est-ce qui cloche, Marc ? demanda Julie en prenant doucement le bébé dans ses bras. L’enfant ne pesait rien, une plume vivante qui enfouit immédiatement son nez tiède dans le col rugueux de son uniforme de patrouilleuse. On a les bijoux, on a trouvé l’endroit, et ce gamin est sain et sauf. On appelle le parquet, la brigade de protection des mineurs et on boucle le dossier. »

« Non », trancha Marc en secouant la tête, les yeux plissés sur les murs lépreux du bureau. « Il manque quelque chose. »

Julie soupira, berçant machinalement le bébé d’un mouvement d’épaules cadencé. « Il manque quoi ? Les parents ? Un complice qui a détallé quand on a garé le break ? »

« Regarde le sol, Julie. Regarde bien. » Marc pointa sa torche sur le lino beige craquelé. « C’est une couche de poussière industrielle qui date de vingt ans. Nos traces sont nettes, profondes. Il y a aussi les empreintes de pas de la personne qui a apporté ce carton : des semelles de sport légères, taille 38 ou 39, foulée courte, sans doute une femme ou un homme de petit gabarit. Mais regarde la table. »

Julie tourna la tête.

« Il y a le biberon, poursuivit Marc. Il y a le pull de luxe, la sacoche ouverte avec les gemmes étalées comme pour une vitrine. Mais où sont les clés ? Où est le boîtier de sécurité de la sacoche ? Ce genre de bagage tactique s’ouvre avec une clé magnétique à code tournant. Et surtout, où est le téléphone qui a servi à nous appeler ? »

Un silence épais retomba sur la pièce, seulement troublé par le ronronnement du chaton que Marc venait de prendre délicatement par la peau du cou pour le glisser dans la poche profonde de sa veste de service. Le petit animal y trouva aussitôt sa place, passant juste le museau à travers le rabat.

« Cet appel n’était pas une dénonciation », réalisa Julie, le regard soudainement assombri. « C’était une livraison. »

« Exactement. Quelqu’un voulait qu’on trouve ce gosse. Tout de suite. Avant que quelqu’un d’autre ne mette la main dessus. »

Soudain, la radio de bord grésilla depuis le couloir, répercutant la voix métallique de l’opérateur de nuit : « Patrouille deux-six, signalez votre position immédiatement. Nous avons une alerte rouge sur votre secteur. Une berline noire immatriculée en Allemagne vient de forcer le périmètre du boulevard du Midi à vive allure en direction des quais. Deux individus armés signalés. Soyez prudents. »

Marc ne prit même pas la peine de décrocher son micro. Il attrapa Julie par le bras et la poussa fermement vers la sortie secondaire du hangar, celle qui donnait sur un dédale de venelles pavées bordant les anciens abattoirs. « On dégage. Maintenant. »

Le grondement sourd d’un moteur huit cylindres déchira la nuit à l’extérieur. Un crissement de pneus mouillés retentit contre les dalles de béton de la cour intérieure du hangar. Deux claquements de portières suivirent, secs, sans hésitation.

Julie serra le nourrisson contre sa poitrine sous les plis de son blouson pare-balles. L’enfant, comme s’il sentait l’onde de panique traverser les chairs de l’adulte, cessa de sourire. Ses lèvres tremblèrent, mais il ne cria pas. Ses grands yeux fixaient les ombres mouvantes projetées sur les tôles du toit avec une gravité surréaliste.

« Combien de sorties ? » murmura Julie, le souffle court.

« Une seule praticable sans faire de bruit, derrière les anciens silos à grain », répondit Marc en rechargeant son Glock 17 d’un geste sec. La culasse claqua dans le noir. « Si ça tire, tu cours sans te retourner jusqu’à la chaussée de Mons. Ne t’occupe pas de moi. »

Ils se faufilèrent le long des carcasses métalliques, glissant sur le sol gras comme deux ombres fugitives. Marc ouvrait la voie, chaque sens aux aguets. Le chaton dans sa poche s’était figé, ses petites griffes plantées dans la doublure en Kevlar de la veste.

Une détonation étouffée résonna dans le bureau qu’ils venaient de quitter. Pas le bruit d’une arme à feu ordinaire, mais le sifflement feutré d’un silencieux percutant une cloison de bois. Les assaillants étaient méthodiques, professionnels. Ils ne cherchaient pas à intimider ; ils nettoyaient la zone.

« Ils sont dans la pièce », chuchota Marc. « Ils ont vu que le carton était vide. On a moins de trente secondes avant qu’ils ne repèrent nos traces de pas dans la poussière. »