« Identifiez-vous ! » cria Marc, son arme fermement pointée vers la silhouette centrale. « Déposez vos armes au sol, vous êtes en joue ! »
L’homme laissa échapper un petit rire sec, sans joie. « Vous allez tirer sur qui, brigadier ? Sur les forces spéciales du ministère de l’Intérieur ? Sur les agents de sécurité de l’Union ? Vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous tenez entre vos bras. Rendez l’objet, prenez la sacoche de pierres précieuses qui se trouve encore dans ce hangar délabré, et faites votre rapport. Vous aurez arrêté les auteurs du cambriolage du siècle. Vous serez décorés à l’Hôtel de Ville lundi matin. Vous aurez votre retraite dorée. »
« Ce n’est pas un objet ! » hurla Julie depuis son recoin, la voix vibrante d’une colère maternelle viscérale. « C’est un être humain ! »
« C’est une propriété intellectuelle enregistrée sous brevet international, mademoiselle Chen », répliqua l’homme d’une voix parfaitement neutre, comme s’il récitait les clauses d’un contrat commercial devant un notaire. « Une propriété dont la création a coûté cent quarante millions d’euros à mes employeurs. Il est porteur d’une séquence nucléotidique synthétique qui ne vous appartient pas, qui n’appartient à aucun État, et dont la dégradation thermique ou biologique constituerait une perte irréparable pour la recherche médicale privée. Vous avez cinq secondes pour me remettre le paquet. »
Marc sentit le chaton s’agiter contre sa poitrine, reniflant l’air saturé d’ozone et de poudre brûlée. Dans les bras de Julie, le bébé s’était calmé. Il émit un nouveau petit gazouillis, un son de pure innocence qui frappa les voûtes de pierre avec la force d’un uppercut moral.
Marc regarda Julie. Dans les yeux noirs de sa jeune coéquipière, il ne vit pas la terreur de la mort. Il vit la même résolution intraitable qui l’avait poussé, lui, vingt ans plus tôt, à jurer de protéger la vie, sans condition de naissance, de rang ou de fortune.
« Julie, dit-il très bas, sans bouger les lèvres. Tu te souviens du vieux canal de dérivation des égouts sous la pile nord ? »
« Oui. »
« Il débouche dans la cour intérieure du commissariat central de la rue Saint-Pierre. C’est à six cents mètres sous terre. C’est noir, ça pue la mort, mais les grilles sont rouillées depuis 2012. »
« Marc, tu ne tiendras jamais quatre contre un. »
« Je n’ai pas l’intention de tenir. J’ai l’intention de faire du bruit. Énormément de bruit. »
Avant que Julie n’ait pu protester, Marc détacha de son ceinturon la goupille de sa grenade lacrymogène et assourdissante de dotation, l’unique cartouche offensive qu’il gardait pour les cas de détresse absolue. Il ne la lança pas vers les assaillants ; il la fit rouler sous une pile de vieilles traverses de chemin de fer imbibées de créosote et encombrées de vieux pneus usagés qui encombraient le pilier opposé.
« Ferme les yeux ! » cria-t-il.
Le flash fut d’une intensité blanche insoutenable, suivi immédiatement d’une onde de choc acoustique qui fit trembler les fondations séculaires du pont. La créosote s’enflamma instantanément sous l’impact thermique, dégageant en quelques fractions de seconde un mur de fumée noire et âcre, absolument opaque, doublée des vapeurs aveuglantes du gaz incapacitant.
Les tirs ennemis commencèrent aussitôt, mais ils étaient désordonnés, aveuglés par le rideau de flammes et de fumée toxique. Les balles perforèrent la maçonnerie, arrachant des éclats de calcaire qui sifflèrent comme des shrapnels dans l’étroitesse du passage souterrain.
« Pars ! » rugit Marc en ripostant au jugé, visant les reflets des visières thermiques qui tentaient de percer le brouillard.
Julie ne perdit pas un instant. Serrant l’enfant contre elle de son bras gauche, son arme dans la main droite, elle se jeta dans la gueule béante de la buse en ciment du canal de dérivation, disparaissant dans les entrailles boueuses de la ville sous le grondement sourd de la fusillade.
Marc vida son premier chargeur, éjecta le magasin vide qui tinta sur les pavés et engagea le second d’un geste d’une fluidité automatique. La chaleur du brasier de pneus devenait intolérable. L’homme au trench-coat ne tirait pas ; ses hommes avançaient en formation tactique en triangle, balayant méthodiquement chaque recoin.
L’un d’eux surgit à travers le rideau de fumée, son fusil braqué sur la poitrine de Marc.
L’officier n’eut pas le temps de lever son arme. Mais, dans un réflexe désespéré, il plongea en avant, percutant l’assaillant de tout son poids. Les deux hommes roulèrent dans la boue et le verre brisé. L’arme d’assaut s’échappa des mains du mercenaire, glissant dans l’eau croupie du caniveau.
L’homme était un professionnel aguerri : ses doigts gantés cherchèrent immédiatement la gorge de Marc pour lui broyer le larynx. Marc sentit son souffle se couper, ses tempes battre à tout rompre sous la pression terrible. Sa vision se brouilla, teintée d’étincelles rouges.
C’est alors qu’un éclair noir et blanc jaillit de la poche de Marc.
Le chaton, rendu fou par le bruit, la chaleur et l’odeur suffocante du gaz lacrymogène, projeta ses quatre pattes en avant et planta ses griffes acérées en plein sur le visage découvert du mercenaire, juste sous le bandeau de son masque tactique.
L’homme poussa un juron étouffé, surpris par la douleur cuisante et inattendue sur sa tempe et sa paupière droite. Sa prise se relâcha d’une fraction de seconde.
Ce fut tout ce dont Marc avait besoin.
Dégageant son bras droit, il abattit la crosse lourde de son pistolet sur la mâchoire de l’assaillant avec la force d’un forgeron. L’homme s’effondra lourdement dans la boue, inconscient.
Marc récupéra le chaton par la peau du cou, le replaça d’autorité dans sa veste ensanglantée et se remit debout tant bien que mal. Deux faisceaux laser dansaient déjà sur les parois derrière lui. L’homme à la canne criait des ordres brefs, sa voix blanche perdant enfin de son aristocratique superbe.