Ils atteignirent l’ouverture rouillée donnant sur la venelle arrière. Dehors, la pluie s’était transformée en une averse battante qui giflait les murs de briques rouges. La ruelle était déserte, faiblement éclairée par un réverbère communal clignotant dont le ballast bourdonnait comme un essaim de guêpes furieuses.

Marc jeta un regard rapide à gauche puis à droite. La voie semblait libre vers le pont ferroviaire, à deux cents mètres de là.

« Julie, file ! »

Ils s’élancèrent sur les pavés disjoints. Leurs semelles claquaient dans les flaques noires, projetant des gerbes d’eau boueuse. Derrière eux, un fracas métallique annonça que la porte de secours venait d’être enfoncée à coups de bélier manuel.

Une silhouette haute, engoncée dans une parka sombre, apparut dans le halo du réverbère à l’entrée de la ruelle. Sans un mot, sans sommation, un point rouge dansa sur les briques à quelques centimètres de la tête de Julie.

Marc pivota sur ses talons, s’agenouilla sur un genou dans une flaque d’eau glacée et lâcha trois tirs d’arrêt. Les déflagrations déchirèrent l’air nocturne avec un fracas assourdissant. Le tireur plongea derrière une benne à ordures industrielle, son tir dévié brisant les vitres d’un rez-de-chaussée abandonné dans une pluie de cristaux étincelants.

« Continue ! Ne t’arrête pas ! » hurla Marc en se relevant pour couvrir la fuite de sa coéquipière.

Ils s’engouffrèrent sous la voûte massive du pont de chemin de fer. L’obscurité y était totale, protectrice mais traître. L’eau suintait des voûtes en maçonnerie avec un clapotis régulier. Le bébé commença enfin à pleurer, un vagissement grêle, déchirant, étouffé contre le tissu synthétique du gilet de Julie.

« Chut, petit gars, chut… » supplia la jeune femme en posant sa main gantée sur le crâne fragile du nourrisson. « Marc, il faut qu’on sache qui il est. Ce n’est pas un enfant volé par hasard. Tu as vu comment ils ont tiré ? Ils ne veulent pas récupérer les diamants. Ils tirent pour tuer l’enfant. »

Marc s’adossa contre la culée en pierre du pont, reprenant son souffle par saccades violentes. Sa main libre se glissa dans la poche de sa veste pour vérifier que le chaton respirait toujours. La petite bête lécha son doigt gourd d’un coup de langue râpeux et chaud.

« Julie, fouille sa grenouillère. Maintenant. »

« Quoi ? Ici ? »

« C’est ce qui manque depuis le début ! Pourquoi laisser un gamin avec des millions de gemmes dans un hangar paumé ? Pourquoi un chaton ? Pourquoi cette mise en scène de pouponnière de luxe ? Ce gosse n’est pas une victime collatérale. Il est la clé de voûte. »

Julie s’accroupit dans l’encoignure la plus sombre de la pile du pont. Avec des gestes d’une infinie précaution, tremblante d’adrénaline, elle ouvrit les boutons-pression en nacre du pyjama en velours gris. Marc braqua la lueur filtrée de sa torche, dissimulée au fond de son poing fermé pour ne laisser passer qu’un mince rai rougeâtre.

La poitrine potelée du bébé se soulevait au rythme de ses petits sanglots. Sa peau était d’une pâleur laiteuse.

Autour de son cou, suspendu par un fil de nylon chirurgical presque invisible à l’œil nu, pendait un médaillon plat. Ce n’était ni une médaille de baptême ni un bijou de famille. C’était une clé de stockage cryogénique sécurisée par un lecteur d’empreinte génétique en titane brossé, du matériel de pointe utilisé exclusivement par les consortiums de biotechnologie et les banques privées suisses.

Et, gravé au laser sur le métal mat, un numéro de série précédé de quatre lettres : H.E.I.R.

« Mon Dieu… » souffla Julie. Ses yeux s’agrandirent de stupeur. « Le projet Heir. L’affaire de la clinique de fertilité de Louvain l’année dernière. Le suicide du professeur Van Halen. »

Marc se sentit défaillir. Les pièces du puzzle s’assemblaient avec une cruauté mécanique.

Le braquage de la rue Royale n’avait jamais eu pour but de voler des diamants. Il s’agissait d’une diversion massive pour masquer le cambriolage des coffres de l’Institut Médical Européen situé dans le même bloc d’immeubles. Des archives génétiques uniques, des embryons modifiés appartenant aux plus puissantes dynasties financières du continent, volés quelques heures plus tôt par un commando invisible.

Ce bébé n’était pas un simple enfant abandonné. Il était le seul spécimen vivant, le prototype absolu, l’héritier biologique conçu hors des lois et des traités éthiques internationaux, doté d’un patrimoine modifié capable de valoir bien plus que tous les diamants d’Anvers et de Johannesburg réunis.

« La personne qui a appelé le central… murmura Marc, la voix étouffée par la fureur. C’était sa mère. Ou la femme de laboratoire qui l’a porté. Elle savait qu’elle était traquée. Elle l’a déposé là où la police locale interviendrait le plus vite pour un flagrant délit ordinaire. Elle voulait qu’il soit consigné sous les yeux du monde entier, sous la garde de simples flics de quartier, pour qu’il ne puisse pas disparaître dans une clinique clandestine sans laisser de traces. »

« Et le chaton ? » demanda Julie, la gorge nouée.

Marc sourit amèrement, un rictus de détresse peinte sur son visage rugueux. « Le chaton, c’est pour nous, Julie. C’est le détail humain. Le détail qui fait qu’on ne le traite pas comme un colis suspect. Elle savait que même les flics les plus blasés ne tirent pas sur un carton où dort un bébé avec un chaton. Elle a acheté du temps avec notre pitié. »

Un bruit de pas lents et assurés écrasa les graviers à l’entrée de la voûte.

Une voix d’homme, posée, dépourvue de tout accent et glaciale comme une lame d’acier trempé, résonna dans le boyau sombre :

« Officier Vaneck. Officier Chen. Vous avez fait preuve d’une remarquable réactivité opérationnelle. Malheureusement, vos prérogatives s’arrêtent à la limite de cette compétence territoriale. »

Marc se décala de deux centimètres pour apercevoir l’orateur. L’homme n’était pas seul. Trois ombres compactes se tenaient derrière lui, équipées de fusils d’assaut courts munis de silencieux volumineux et de dispositifs de vision nocturne panoramiques. L’homme qui parlait portait un trench-coat impeccable malgré le déluge, ses mains gantées de chevreau croisées sur le pommeau d’une canne en fibre de carbone.