Je me tenais près de la grande baie vitrée, une tasse de thé fumante entre les mains, contemplant les flocons danser dans le crépuscule. La coupure sur ma lèvre n’était plus qu’un vague souvenir estompé, mais mon regard, lui, avait définitivement changé. J’avais vu le monstre dans les yeux, et j’avais refusé de plier.
Le parquet de chêne grinça imperceptiblement derrière moi.
Une présence familière s’arrêta à ma hauteur. Vincent portait un pull en cachemire sombre, délaissant pour un soir l’armure rigide de ses costumes trois pièces. Ses mains étaient enfouies dans ses poches, ses yeux gris fixés sur l’horizon enneigé.
— Elle va bien ? demanda-t-il à voix basse pour ne pas troubler le repos de la vieille dame.
— Le médecin dit que ses constantes sont stables pour la première fois depuis cinq ans, répondis-je doucement. Les dialyses fonctionnent à merveille.
Vincent hocha la tête en silence. Pendant plusieurs minutes, nous ne dîmes rien, savourant cette paix fragile et chèrement acquise.
— Tu n’as toujours pas signé les papiers pour la direction de la fondation caritative, reprit-il enfin d’un ton faussement détaché. Les avocats attendent ta réponse depuis mardi.
Je posai ma tasse sur le rebord en marbre de la fenêtre et me tournai complètement vers lui, croisant les bras sur ma poitrine.
— Parce que je sais ce que ce poste implique, Vincent. Tu ne veux pas seulement m’offrir un emploi honorable et un salaire décent. Tu veux me garder dans ton orbite. Tu veux t’assurer que je reste à portée de vue.
Un sourire lent, presque imperceptible, apparut sur ses lèvres dessinées, rappelant étrangement l’homme qui m’avait défiée dans l’obscurité de l’ascenseur en panne.
— Peut-être, concéda-t-il en faisant un pas vers moi, réduisant l’espace qui nous séparait jusqu’à ce que je puisse à nouveau sentir la chaleur de son corps et le parfum troublant qui ne le quittait jamais. Ou peut-être que pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé quelqu’un qui n’a pas peur de me regarder en face et de me dire de reculer quand je dépasse les bornes.
Ses doigts se levèrent, hésitant un instant dans l’air tiède du salon, avant de venir doucement effleurer ma joue, repoussant une mèche rebelle derrière mon oreille, reproduisant exactement le geste de notre première rencontre.
Cette fois, je ne repoussai pas sa main.
Je soutins son regard d’acier sans ciller, posant ma propre main sur la sienne, sentant sous ma paume la cicatrice rugueuse qui barrait sa peau.
— N’oublie jamais ce que je t’ai dit cette nuit-là, murmurai-je, le cœur battant d’une intensité nouvelle qui n’avait plus rien à voir avec la peur. Le pouvoir n’est pas une permission, Vincent.
Vincent posa son front contre le mien, un souffle chaud caressant mes lèvres entrouvertes.
— Je ne l’ai pas oublié, Claire. C’est pour ça que c’est moi qui demande la permission, ce soir.
Dehors, la neige continuait de recouvrir la ville de son manteau blanc et silencieux, effaçant le sang, les cendres et les cicatrices du passé, ouvrant la voie à une nouvelle ère où la reine de l’ombre n’avait plus besoin de nettoyer le monde des autres : elle avait appris à régner sur le sien.