La berline quitta les artères principales pour s’enfoncer dans le dédale industriel désolé des anciens chantiers navals du sud de Chicago. Derrière d’immenses grilles surmontées de barbelés et protégées par des caméras thermiques se dressait une ancienne fonderie réhabilitée en forteresse aveugle. Des hommes en treillis sombre, fusils d’assaut au poing, saluèrent le convoi sans mot dire tandis que les herses d’acier se rétractaient dans le sol.

On me fit descendre sous une pluie battante qui me glaçait les os. Vincent me guida par le bras, non plus avec la violence d’un assaillant, mais avec l’autorité inébranlable d’un maître des lieux. À l’intérieur, les murs de brique brute étaient tapissés d’écrans de surveillance, de plans d’étages et de photographies d’hommes aux visages barrés de rouge.

Une douzaine d’hommes de main s’interrompirent à notre entrée. L’atmosphère était saturée d’une tension électrique, celle des veilles de guerre ouverte.

— Installez-la dans la salle d’analyse, ordonna Vincent en retirant son pardessus trempé qu’un subordonné s’empressa de récupérer. Apportez-lui du café chaud et les registres photographiques des sous-traitants de la tour Hayes pour le mois d’octobre.

— Boss, intervint un homme trapu aux cheveux ras, s’avançant avec une tablette tactile. Les nouvelles de l’appartement de la fille.

Vincent s’arrêta net.

— Parle.

— Une camionnette banalisée s’est garée devant son porche il y a dix minutes. Trois hommes sont montés avec des armes silencieuses. Ils ont défoncé la serrure de son appartement. Quand ils ont trouvé l’endroit vide, ils ont incendié la pièce principale pour effacer leurs traces.

Le sol sembla se dérober sous mes pieds. La nausée me submergea si brutalement que mes genoux cédèrent. Si Vincent ne m’avait pas interceptée près de l’église, si j’étais rentrée pour préparer le dîner de ma grand-mère… nous serions mortes calcinées au milieu de nos maigres souvenirs de famille.

Mes mains tremblaient de façon incontrôlable. Vincent me saisit par les épaules, son regard perçant plongeant droit dans le mien. Il n’y avait plus de trace de séduction perverse ou de condescendance dans ses yeux ; seulement une détermination tranchante comme un scalpel.

— Regarde-moi, Claire.

Je relevai péniblement les yeux vers lui, les larmes brouillant ma vision.

— Ils… ils ont brûlé notre maison…

— Les briques se reconstruisent, les vies non, dit-il d’une voix basse et sourde. Ces ordures viennent de déclarer une guerre totale au milieu de mes rues. Mais ils ont commis une erreur monumentale : ils croient que tu n’es qu’une victime collatérale en fuite. Ils ne savent pas que tu es ici. Maintenant, tu as le choix. Tu peux pleurer sur les cendres de ton salon, ou tu peux t’asseoir à cette table et me donner le nom de l’homme qui a allumé l’allumette.

La terreur qui me paralysait depuis vingt-quatre heures commença lentement à muter en quelque chose d’autre, une fureur sourde, incandescente, née de l’épuisement et de l’injustice. J’avais passé ma vie courbée en deux, à nettoyer la crasse des autres pour un salaire de misère, à subir les ordres et les humiliations pour payer des dialyses et du pain sec. Et aujourd’hui, ces criminels voulaient nous effacer du monde comme une simple tache sur un carrelage.

J’essuyai rageusement mes joues du revers de ma manche.

— Donnez-moi ces foutues photos.

Les heures qui suivirent furent une descente méthodique dans les bas-fonds de la pègre locale. Page après page, visage après visage, je scrutai des centaines de clichés : agents d’entretien, techniciens de climatisation, livreurs, agents de sécurité privés.

Vincent Hayes resta assis en face de moi la majeure partie de la nuit, sans montrer le moindre signe de fatigue. Il m’observait en silence, fumant lentement, répondant parfois à voix basse aux rapports cryptiques que Luke lui chuchotait à l’oreille. Dans ce sanctuaire de violence organisée, cet homme dégageait une aura de contrôle absolu. Je comprenais désormais pourquoi son nom suffisait à faire trembler les commissaires de police et les juges de la cour fédérale.

Aux alentours de trois heures du matin, mes yeux brûlaient d’épuisement. Je tournai machinalement une énième page du classeur logistique de la société de maintenance technique.

Soudain, mon souffle se bloqua dans ma gorge.

La photo d’identité montrait un homme d’une quarantaine d’années, le regard fuyant, avec une légère déformation de la paupière gauche et une cicatrice circulaire sur le cou, vestige d’une trachéotomie.

— C’est lui, dis-je en posant un index tremblant sur le papier glacé.

Vincent se pencha aussitôt au-dessus de la table, son épaule effleurant la mienne.

— Tu en es certaine ?

— Il portait l’uniforme bleu de la société d’ascenseurs Otis-Shields. Il transportait une caisse à outils en aluminium rouge dans le couloir de service du quarante-deuxième étage. Il m’a demandé où se trouvaient les disjoncteurs principaux de la colonne ouest. Quand je lui ai répondu qu’il fallait voir avec l’intendant, il m’a regardée de travers et a dit qu’il avait déjà le pass général. Cette marque sur son cou… je l’ai remarquée parce qu’il transpirait abondamment malgré la climatisation.

Vincent plissa les yeux en lisant la fiche technique.

— Matteo Varga. Ancien démineur dans l’armée serbe, recyclé en mercenaire pour le compte des Moretti. Il est censé être en cavale en Floride depuis six mois.

Il leva les yeux vers Luke, qui se tenait au garde-à-vous près de la porte blindée.

— Localise-le. S’il n’a pas encore quitté le comté de Cook, je veux savoir où il dort avant le lever du soleil.

— Déjà fait, boss, répondit Luke en tapotant sur son téléphone. Nos informateurs aux quais ont repéré sa Chrysler garée près des anciens entrepôts frigorifiques de Pilsen. Il attend apparemment une extraction par voie fluviale prévue à cinq heures et demie.

Vincent se redressa de toute sa hauteur, réajustant impeccablement le col de sa veste.

— Rassemble l’équipe d’intervention. Nous réglons ça nous-mêmes.

Alors qu’il s’apprêtait à quitter la pièce, un élan d’angoisse me fit bondir de ma chaise.

— Et moi ? Qu’est-ce que je deviens ?