Vincent Hayes ne me regardait pas encore. Il ajustait les boutons de manchette en argent de sa chemise sombre, ses gestes lents, méticuleux, presque chirurgicaux.
— Verrouille, dit-il calmement au chauffeur sans élever la voix. Et prends la voie rapide vers le lac.
Le clic automatique des serrures résonna comme une condamnation à mort. Sur le siège passager avant, Luke gardait les yeux fixés droit devant lui, la mâchoire serrée, une oreillette noire enfoncée dans l’oreille droite. Je pouvais voir le renflement familier et terrifiant de son arme de service sous le pan de sa veste de costume.
— Pourquoi vous faites ça ? demandai-je, la voix rauque, les mains tremblantes enfouies dans mes poches pour dissimuler ma panique. J’ai été virée ce matin. Je n’ai parlé de l’ascenseur à personne. Je n’ai rien dit à la police, je n’ai rien dit à mes voisins. Vous avez déjà tout pris, alors laissez-moi tranquille.
Vincent tourna enfin son visage vers moi. À la lueur jaune des lampadaires qui défilaient sur les vitres teintées, ses yeux gris semblaient dénués de toute chaleur humaine. Il y avait en lui cette immobilité glaciale que l’on ne trouve que chez les prédateurs certains de leur territoire.
— Si je voulais te détruire, Claire, tu serais déjà au fond de la rivière Calumet dans un fût de béton, répondit-il d’une voix feutrée. Tu penses que je perds mon temps à traquer une employée de ménage pour une simple histoire d’insolence ? Tu m’as repoussé dans cet ascenseur. C’était stupide, téméraire, mais insignifiant. Ce qui s’est passé ensuite ne l’est pas.
— Alors pourquoi vos hommes encerclent-ils mon pâté de maisons ? Pourquoi mon superviseur m’a-t-il dit que l’ascenseur avait été saboté ?
Vincent sortit un étui en métal de sa poche intérieure, en tira une cigarette qu’il n’alluma pas, se contentant de la faire rouler entre ses longs doigts pâles.
— Parce que ce n’est pas moi qui surveillais ton palier ce matin. Et les hommes qui t’ont appelée sans dire un mot au téléphone ne travaillent pas pour moi.
Un frisson glacial me parcourut l’échine, bien plus violent que n’importe quelle menace directe.
— De quoi vous parlez ?
— Hier soir, les câbles du treuil secondaire de la cabine numéro quatre ont été cisaillés avec une charge thermique de qualité militaire, expliqua-t-il froidement. Ce n’était pas un dysfonctionnement mécanique. C’était un attentat orchestré pour me décapiter au trentième étage. La seule raison pour laquelle nous n’avons pas fait une chute libre de cent cinquante mètres, c’est que le système de freinage magnétique de secours a été réarmé manuellement depuis la trappe d’inspection intérieure.
Je clignai des yeux, stupéfaite. Mes souvenirs de la nuit précédente se bousculaient dans un brouillard de terreur.
— Quand l’éclairage de secours s’est éteint… murmurai-je. J’ai entendu le panneau du plafond vibrer. Quand j’ai trébuché vers la rampe, mon coude a heurté l’armoire de maintenance murale. Le loquet rouge… je l’ai rabattu d’instinct pour ne pas tomber.
Luke laissa échapper un bref souffle rauque à l’avant, tournant d’un quart de tour la tête vers son patron.
— Elle ne savait même pas ce qu’elle faisait, boss. C’était un accident pur et simple.
— Un accident qui a sauvé ma vie, coupa Vincent d’un ton sec qui fit taire son lieutenant sur-le-champ. Et un accident qui a été filmé par la seule micro-caméra encore active dans la rainure du panneau d’affichage. Les hommes de Marco Moretti ont récupéré le signal avant mes équipes. Dans leur esprit, une fille de ménage qui sait neutraliser un piège thermique de l’écurie Moretti n’est pas une simple technicienne de surface. Pour eux, tu es une opératrice infiltrée. Ou pire : le témoin oculaire qui a vu le visage de celui qui a glissé le boîtier de commande dans la gaine avant la fermeture des portes.
La voiture accélérait, fendant la nuit pluvieuse le long de Lake Shore Drive. Les gratte-ciel scintillants de la boucle de Chicago se reflétaient sur le macadam détrempé.
— Moretti ? Le clan de l’Ouest ? bredouillai-je, mon cœur battant à tout rompre. Ma grand-mère… elle est seule dans cet appartement ! Si ces monstres cherchent après moi, ils vont…
Je tentai d’attraper la poignée de la portière, oubliant tout instinct de survie, prête à sauter sur le bitume pour rebrousser chemin. D’un geste vif et implacable, la main gantée de Vincent s’abattit sur mon poignet, le serrant comme un étau d’acier. Il ne me fit pas mal, mais la puissance de sa prise me cloua instantanément sur la banquette.
— Reste assise, ordonna-t-il entre ses dents. Si tu retournes là-bas, tu seras morte avant d’avoir monté le premier escalier. Une équipe discrète a déjà évacué ta grand-mère il y a quarante minutes. Elle dort dans une clinique privée sous surveillance médicale à Evanston. Ses prescriptions pour les trois prochains mois ont été réglées. Elle est en sécurité. Pour l’instant.
Je le fixai, incapable de discerner où s’arrêtait le sauvetage et où commençait la prise d’otage.
— Pourquoi faites-vous ça ? Vous êtes Vincent Hayes. Tout le monde en ville sait que vous n’avez pas d’âme. Vous ne sauvez pas les gens par pure bonté de cœur.
Un demi-sourire amer étira le coin de ses lèvres, révélant la cicatrice très fine qui lui barrait la pommette gauche jusqu’à la racine des cheveux.
— La bonté est une faiblesse qui coûte cher, Claire. Je ne sauve pas ta vie pour te faire plaisir. Je la sauve parce que tu es la seule personne qui a passé trois minutes entières face à face avec le poseur de bombe dans le couloir de service avant de monter dans cet ascenseur. Tu as croisé son regard, tu as partagé l’espace de stockage avec lui. Et tu vas m’aider à l’identifier avant qu’il ne tente de terminer son travail.