« Je sais, » gémit-il, les yeux baignés de honte. « Je ne mérite pas que tu reviennes. Si tu veux partir, je payerai tout ce qu’il faut. Je te laisserai l’appartement, je prendrai une chambre de bonne près de l’usine. Mais sache juste… sache que pour la première fois de ma vie, j’ai su qui était ma famille. Ma famille, c’est toi. Toi et ce petit être qui arrive. Pas elle. Plus jamais elle. »
Marina passa une main douce dans les cheveux désordonnés de son époux. La blessure était profonde, béante, et elle savait qu’il faudrait des mois, peut-être des années, pour réapprendre à respirer sans cette paranoïa constante qui avait empoisonné leur quotidien. Mais dans le regard dévasté d’Anton, elle vit enfin ce qui avait manqué depuis leur premier jour de mariage : un homme libre.
« Lève-toi, » dit-elle d’une voix redevenue ferme.
Il obéit péniblement, essuyant ses yeux d’un revers de manche embarrassé.
« Tu vas m’aider à porter ma valise, » continua-t-elle en esquissant l’ombre fragile d’un sourire. « Et demain matin, après le passage du serrurier, nous irons au magasin de bricolage. Nous allons racheter cette peinture vert amande. Et c’est toi qui vas peindre les quatre murs de la chambre, du sol au plafond, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul centimètre carré de jaune canard dans notre maison. »
Anton hocha la tête avec une ferveur presque religieuse. « Tout ce que tu voudras. Du vert amande, du blanc, du bleu nuit… Rien que ce que tu choisiras. »
Svetlana sortit la tête de la cuisine, une tasse de café fumant à la main, inspectant la scène avec une moue sceptique mais radoucie.
« Bon, » lâcha l’amie d’un ton bourru. « Si vous avez fini votre tragédie shakespearienne, venez boire du thé. Mais je préviens le mari : si ta mère s’approche à moins de cinquante mètres de ce quartier, je lâche le dobermann de mon voisin de palier. »
Pour la première fois depuis des mois, Anton laissa échapper un rire franc, mêlé de larmes. Un rire libérateur qui balaya d’un coup les fantômes étouffants de l’enfance.
Le lendemain midi, le soleil d’hiver perça enfin l’épaisse couche de nuages gris, inondant le salon d’une lumière crue et pure.
L’appartement sentait l’essence de térébenthine, le plâtre frais et le café noir. Le nouveau verrou blindé brillait d’un éclat métallique rassurant sur la porte d’entrée. Sur la table de la cuisine, les pots de confiture de Galina Petrovna avaient été déposés dans un carton scellé, prêts à être donnés à une association caritative du quartier.
Dans la future chambre d’enfant, Anton, une salopette tachée d’enduit sur le dos, passait méthodiquement le rouleau imprégné d’une douce teinte vert sauge sur les traces du vieux vinyle arraché. Marina était assise sur un escabeau bas, enveloppée dans un plaid chaud, observant le va-et-vient régulier de son mari.
Le téléphone d’Anton, posé sur le rebord de la fenêtre, vibra une fois. Puis deux. Puis cinq fois d’affilée. Des notifications de messages vocaux envoyés depuis la gare de triage de Kostroma. Des menaces d’exhérédation, des sanglots préfabriqués, des malédictions bibliques et des rappels de dettes morales imaginaires.
Anton ne tourna même pas la tête vers l’appareil.
Il continua son geste, appliquant une couche épaisse et opaque de couleur neuve sur le mur nu, recouvrant définitivement les ombres du passé.
« Tu ne réponds pas ? » demanda doucement Marina en posant une main protectrice sur son ventre rond.
Anton trempa de nouveau son rouleau dans le bac de peinture fraîche, se retourna vers elle et lui offrit un sourire calme, lumineux, débarrassé de toute peur.
« Le numéro est bloqué, Marina. Il n’y a plus personne au bout du fil. »