« Anton ? » appela la voix aiguë de Galina depuis le couloir. « Viens m’aider ! Le boucher a essayé de me refiler du bas de train avec de l’os, j’ai dû marchander pendant vingt minutes. Et ce crétin de gardien n’a toujours pas déneigé l’allée ! »
Anton ne bougea pas immédiatement. Il prit son téléphone d’une main fébrile, photographia chaque page du carnet avec une netteté chirurgicale, puis referma doucement l’objet à l’endroit exact où il l’avait trouvé. Il remit tout en ordre d’un geste mécanique, le souffle court, sentant une brûlure corrosive lui dévorer l’estomac.
Il sortit dans le couloir. Galina était en train de déballer des poireaux boueux sur le plan de travail de la cuisine immaculée de Marina.
« Tu as trouvé ton passeport ? » demanda-t-elle sans se retourner. « Regarde-moi ce persil, il est à moitié flétri. Tout fout le camp dans ce quartier. »
« Maman, » dit Anton d’une voix sourde, presque méconnaissable. « Qui est Galia, la nièce du docteur Morozov ? »
Le mouvement de Galina se figea un quart de seconde. Une fraction de battement de cil. Puis elle reprit le tri de ses légumes avec un naturel si parfait qu’Anton en eut la nausée.
« Une fille charmante. Douce, pieuse, bien élevée. Elle a soigné les varices de tante Macha l’année dernière. Pourquoi cette question ? »
« Tu as invité des gens à dîner ici samedi ? »
Galina se retourna enfin, essuyant ses mains calleuses sur un torchon brodé qui appartenait à la grand-mère de Marina. Son regard était calme, souverain, dénué de la moindre culpabilité.
« Et quand bien même ? Dois-je demander la permission pour recevoir des gens convenables dans la maison de mon fils ? Tu as besoin de relations, Anton. Tu passes tes soirées terré ici avec une femme qui te méprise et qui s’enfuit au premier désaccord. Il est temps que tu voies ce qu’est une vraie femme d’intérieur. Galia prépare des tourtes à l’esturgeon divines. »
« Marina est ma femme, maman. Et elle porte mon enfant. »
Galina laissa échapper un petit rire sec, exactement le même que Marina avait poussé trois jours plus tôt, mais celui-ci était teinté d’un mépris aristocratique glaçant.
« Ton enfant ? Est-ce qu’on en est seulement sûrs, Anton ? »
L’air manqua dans les poumons d’Anton. L’insulte était si directe, si monstrueuse, qu’il crut avoir mal entendu.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Je dis ce que tout le monde pense tout bas dans la famille ! » s’emporta-t-elle, haussant le ton avec cette autorité écrasante qui l’avait toujours fait plier dans son enfance. « Trois ans de mariage sans rien, et soudain, dès que je commence à parler de vous séparer pour ton bien, elle tombe miraculeusement enceinte ? Elle t’attache, mon pauvre garçon ! Elle passe ses journées dans des séminaires d’entreprise avec des collègues masculins, elle sort le soir, elle s’habille comme une traînée avec des robes courtes ! Tu es trop naïf, trop pur pour ce monde. Elle t’a manipulé dès le premier jour parce que tu as un bon salaire et un bel appartement ! »
Anton regarda la femme en face de lui. Il ne voyait plus la mère sacrificielle qui pleurait sur ses cahiers d’école. Il voyait un prédateur froid, possessif, incapable de concevoir l’existence d’un être humain en dehors de sa propre orbite. Chaque concession qu’il avait faite au fil des ans, chaque reproche qu’il avait adressé à Marina pour « ménager maman », chaque humiliation qu’il avait demandée à sa femme d’avaler… tout cela n’avait pas servi à préserver la paix. Cela n’avait fait que paver la route pour cette tentative de dépeçage méthodique de sa vie.
« Sors, » dit-il simplement.
Galina plissa les yeux, croyant avoir mal compris. « Quoi ? »
« Prends tes sacs, tes confitures, ton rouleau d’isolant et tes canards jaunes, et sors de chez moi. »
Le visage de Galina vira au pourpre foncé. Ses narines se dilatèrent sous l’effet d’une fureur théâtrale, celle qu’elle utilisait toujours pour terroriser son défunt mari et faire capituler son fils.
« Comment oses-tu ? Tu me chasses ? Moi, ta mère ? Celle qui t’a nourri de son propre sang ? Pour cette… cette créature stérile qui t’a abandonné pour aller courir les cabarets avec sa copine dépravée ? Tu as perdu l’esprit, Anton ! C’est moi qui commande ici tant que je vivrai ! Je ne bougerai pas d’une semelle ! »
Elle s’avança vers lui, le doigt pointé comme un couteau, cherchant à le dominer physiquement comme elle l’avait toujours fait.
Anton ne recula pas d’un millimètre. Au contraire, il fit un pas en avant. Il mesurait une tête de plus qu’elle, et pour la première fois de son existence, ses yeux ne fuirent pas les siens. Son regard était aussi dur que le marbre des tombes d’hiver.
« Tu as deux heures pour faire tes valises, » dit-il d’une voix basse, presque murmurée, mais chargée d’une autorité sourde qui fit vaciller l’assurance de la vieille femme. « Si à dix-sept heures tu es encore dans cet appartement, j’appelle la police pour violation de domicile. Et si tu tentes d’approcher le cabinet de Maître Voronov ou de déposer un seul centime pour manipuler la propriété de ce bien, je dépose plainte pour tentative d’escroquerie financière en utilisant les photos de ton journal intime. Tu as compris ? »
Le mot journal intime fit l’effet d’une décharge électrique. La couleur quitta brutalement les joues de Galina, laissant place à une pâleur cireuse. Sa bouche s’ouvrit, tremblante, mais aucun cri n’en sortit cette fois. Le masque de la martyre bienveillante s’était brisé net, révélant la panique d’un comploteur démasqué.
« Tu… tu as osé fouiller dans mes affaires ? » balbutia-t-elle, la voix soudain étranglée. « Après tout ce que j’ai fait pour toi… Espèce de fils ingrat… monstre… »