Galina ne s’arrêtait jamais. Elle se levait à cinq heures et demie du matin, réveillant Anton par le fracas métallique des casseroles. Elle vida méthodiquement le réfrigérateur, jetant des sauces artisanales que Marina adorait sous prétexte qu’elles contenaient « des conservateurs cancérigènes », pour les remplacer par des bouillons de poulet insipides et du gras de porc salé.

Le deuxième jour, elle s’attaqua à la chambre du futur bébé. Anton rentra du travail les épaules brisées pour découvrir que le papier peint vert amande doux, que Marina avait passé trois mois à chercher dans les catalogues d’importation pour créer une ambiance apaisante, avait été arraché par lambeaux. Les murs étaient nus, plâtrés de grisaille, et de grands rouleaux de tapisserie vinyle jaune criard avec des motifs de canards géants gisaient sur le parquet.

« C’est beaucoup plus stimulant pour le cerveau d’un nouveau-né, » affirma Galina, les manches retroussées, une brosse trempée de colle à la main. « Ce vert d’hôpital que ta femme avait choisi aurait rendu le gosse dépressif avant même d’apprendre à marcher. »

« Maman… Marina voulait absolument cette teinte. On l’avait payée très cher. C’était de la peinture écologique sans solvant… »

« Écologique ? De la poudre aux yeux pour extorquer l’argent des imbéciles ! C’est moi qui paie ces rouleaux, Anton. Pas un centime ne sortira de votre poche. Alors tais-toi, prends cette échelle et aide-moi à maroufler les angles. Et ne me fais pas cette tête de martyr. Un fils digne de ce nom remercie sa mère quand elle use sa santé pour son confort. »

Anton obéit. Comme toujours. Chaque coup de brosse contre le mur lui donnait l’impression d’effacer un peu plus l’existence de son épouse. Il tenta d’appeler Marina le soir même, enfermé dans les toilettes pour échapper au regard inquisiteur de sa mère. Le téléphone sonna quatre fois avant de basculer sur la messagerie vocale.

« Marina, c’est moi… Rappelle-moi, s’il te plaît. Il faut qu’on parle. La situation devient… compliquée. Reviens à la maison. »

Aucun rappel. Juste un court message textuel deux heures plus tard : « Les clés sont chez Svetlana. Je ne reviendrai pas tant qu’elle est là. Choisis ton camp. »

Cette phrase le frappa comme une gifle. Choisis ton camp. Quelle cruauté, songea-t-il, la gorge nouée. Comment une femme pouvait-elle demander à un homme de choisir entre la chair de sa chair, celle qui lui avait donné le jour, et une compagne de quelques années ? C’était contre nature. Marina était déraisonnable. Elle voulait détruire leur couple par simple orgueil déplacé.

Le quatrième jour, une altercation anodine fit basculer l’atmosphère dans une tension insoutenable.

Anton cherchait son passeport pour une démarche administrative liée au congé paternité. Ne le trouvant pas dans son tiroir habituel, il entra dans la chambre d’amis, où sa mère avait installé ses quartiers. Galina n’était pas là ; elle était descendue au marché pour négocier de la viande de bœuf.

La pièce sentait le camphre et la vieille eau de Cologne. Sur la commode, les affaires de Marina avaient été entassées dans des sacs poubelles noirs, reléguées dans un coin obscur comme des détritus indésirables. À la place trônaient des icônes dorées et des boîtes à couture anciennes.

Anton s’approcha du secrétaire en chêne pour fouiller le sous-main. C’est là qu’il aperçut un carnet à couverture de cuir bordeaux, usé aux coins, grand ouvert à côté du sac à main de Galina.

Ce n’était pas un carnet de notes ordinaire. C’était le journal de comptes et de réflexions personnelles de sa mère, un objet sacré auquel nul n’avait jamais eu le droit de toucher depuis son enfance. Normalement, Anton n’aurait jamais osé baisser les yeux dessus. Mais une ligne écrite à l’encre noire serrée, soulignée deux fois, accrocha son regard :

« Calendrier des démarches pour l’appartement de la rue Lénine. »

L’appartement où ils vivaient actuellement.

Les sourcils froncés, le cœur battant à un rythme étrangement accéléré, Anton tourna la page. Ce qu’il lut lui glaça le sang.

Il n’y avait là aucun mot d’amour, aucune prière pour le bébé à venir, aucune effusion d’une grand-mère bienveillante. C’était un plan d’action méticuleux, rédigé avec la rigueur d’un greffier de tribunal de commerce.

« 1. Pousser Marina à la faute. Noter chaque départ, chaque refus d’obtempérer. Svetlana témoignera indirectement de son instabilité émotionnelle si nécessaire.2. Obtenir d’Anton la procuration bancaire sur le compte commun avant le septième mois de grossesse. Faire valoir mon expérience pour la gestion des allocations et des économies du couple.3. Consulter Maître Voronov : si Anton injecte la donation issue de la vente de la datcha dans le remboursement anticipé du prêt immobilier, l’appartement perd son statut de bien commun acquis pendant le mariage pour devenir un bien propre financé par un tiers familial à 60 %. Marina n’aura droit à rien en cas de rupture avant le terme.4. Présenter Galia, la nièce du docteur Morozov, lors du dîner de samedi. Fille docile, infirmière, famille saine. Rien à voir avec cette sangsue prétentieuse. Anton comprendra où se trouve son véritable intérêt une fois débarrassé de l’autre vipère. »

Anton resta pétrifié, le carnet suspendu entre ses doigts tremblants. La pièce sembla tanguer autour de lui. Les lettres dansaient sous ses yeux comme des fourmis venimeuses.

« Pousser Marina à la faute… Faire valoir mon expérience… Débarrassé de l’autre vipère… »

Les paroles de Marina résonnèrent dans sa tête avec la clarté terrifiante d’une prophétie accomplie : « Elle ne vient pas pour aider. Elle vient pour tout diriger… Elle te cherche une autre femme… Elle raconte que tu m’as épousée par pitié… »

Ce n’était pas une crise de jalousie féminine. Ce n’était pas de l’hystérie post-conceptionnelle. C’était la vérité brute, nue, consignée de la propre main de la femme qu’il vénérait comme une sainte depuis trente ans.

La porte d’entrée grinça. Le bruit lourd d’un sac de provisions déposé sur le linoléum le tira de sa torpeur.