« Tu as violé l’intimité de ma femme pendant trois ans, » répondit Anton sans ciller. « Tu as jeté ses sous-vêtements, empoisonné nos conversations, détruit ses plantes, calomnié son honneur devant nos voisins et nos collègues. Tu n’as jamais voulu mon bonheur, maman. Tu voulais juste ta marionnette. Le temps du spectacle est terminé. »
Il tourna les talons, marcha vers la porte d’entrée, prit son manteau sur le porte-manteau et ajouta sans se retourner :
« Je serai de retour à dix-sept heures. Laisse les clés sur le guéridon. Si elles n’y sont pas, je ferai changer les serrures avant la nuit. »
Il sortit et ferma la porte derrière lui. Cette fois, ce ne fut pas un claquement rageur, mais un clic sec, net, définitif.
Le trajet jusqu’à l’immeuble de Svetlana parut durer une éternité. La neige avait commencé à tomber sur la ville, de gros flocons lourds et humides qui s’écrasaient contre le pare-brise dans le crépuscule naissant. Anton conduisait avec une prudence mécanique, son esprit tourbillonnant entre le soulagement vertigineux d’avoir enfin brisé ses chaînes et la terreur absolue de ce qu’il risquait d’avoir perdu à jamais.
Pendant trois ans, il avait été le complice silencieux du supplice de sa femme. Il l’avait appelée « sensible », « dramatique », « injuste ». Il lui avait demandé de faire des efforts, de tendre l’autre joue, de comprendre les caprices d’une vieille femme blessée par la vie. Chaque fois qu’il avait refusé de prendre position, il avait poignardé son propre mariage dans le dos.
Il monta les quatre étages sans ascenseur de l’immeuble vétuste où résidait Svetlana. Arrivé devant la porte capitonnée de cuir brun, son courage faillit l’abandonner. Que pouvait-il dire ? Quels mots pouvaient effacer trois années de lâcheté quotidienne ?
Il posa son index sur la sonnette. Une sonnerie criarde retentit à l’intérieur.
Des pas légers approchèrent. La porte s’entrouvrit, retenue par une chaîne de sécurité. Le visage de Svetlana apparut dans l’entrebâillement, les sourcils froncés dans une moue de mépris non dissimulée.
« Tiens donc. Le fils à maman a retrouvé le chemin de la liberté ? Tu viens chercher les affaires d’hiver de Marina pour les jeter à la benne sous les ordres de la tsarine ? »
« Svetlana, s’il te plaît, » supplia-t-il, la voix brisée par l’épuisement. « Laisse-moi juste voir Marina. Cinq minutes. Après, si elle veut que je parte, je ne reviendrai plus jamais. »
Une voix fatiguée s’éleva du fond du couloir de l’appartement. « Laisse-le entrer, Sveta. »
La chaîne cliqueta. Svetlana ouvrit la porte en grand, fusillant Anton du regard avant de s’éclipser dans la cuisine en refermant ostensiblement la porte vitrée derrière elle.
Marina se tenait au bout du couloir. Elle portait un pull en laine trop large qui flottait autour de sa silhouette fine. Ses yeux étaient rougis, cernés de fatigue, mais son expression n’était plus celle de la colère incandescente du jour de son départ. C’était une tristesse minérale, résignée, le calme d’un soldat qui a déjà accepté sa défaite.
« Qu’est-ce que tu fais là, Anton ? » demanda-t-elle doucement. « Elle a déjà fini de poser son papier peint rose ? »
Anton fit trois pas hésitants vers elle, puis s’arrêta, n’osant pas violer l’espace qu’elle semblait avoir dressé entre eux comme un rempart infranchissable.
« Le papier peint est arraché, » dit-il.
Marina haussa un sourcil amer. « Elle l’a trouvé trop moderne cette fois ? »
« Non. C’est moi qui l’ai déchiré. Et elle est partie. »
Marina le fixa, immobile, cherchant le mensonge ou l’exagération dans ses traits. « Elle est allée faire des courses ? Elle revient pour le dîner ? »
« Elle ne reviendra plus jamais dans notre appartement, Marina. Je l’ai mise dehors. Ses valises sont sur le palier ou déjà dans le train pour Kostroma. J’ai récupéré les clés. Demain matin à huit heures, un serrurier vient poser un verrou à trois points et changer le cylindre principal. »
Un silence épais s’abattit dans la pièce. Marina secoua la tête, incrédule.
« Pourquoi tu me racontes ça ? C’est un nouveau piège ? Tu vas me dire qu’elle pleure, qu’elle a fait une crise de tension, et que c’est de ma faute si elle finit à l’hôpital ? »
Anton sortit son téléphone de sa poche, déverrouilla l’écran et lui tendit l’appareil.
« Regarde. »
Marina baissa les yeux vers les photographies du carnet bordeaux. À mesure qu’elle faisait défiler les clichés, ses doigts commencèrent à trembler. Ses yeux s’écarquillaient devant les calculs financiers froids, la mention de l’avocat Voronov, les plans pour la déposséder de son foyer, et cette phrase immonde sur son futur enfant.
Une larme solitaire glissa sur sa joue, mais cette fois, ce n’était pas de la rage. C’était le soulagement immense, déchirant, de voir que sa folie présumée n’était rien d’autre que la réalité.
« Elle voulait me détruire, » souffla-t-elle d’une voix blanche. « Elle voulait me chasser comme un chien après m’avoir pris mon bébé. »
« Elle ne touchera jamais à notre enfant, » dit Anton, la voix étranglée par un sanglot qu’il ne put retenir plus longtemps. Il tomba à genoux sur le tapis élimé du couloir, enfouissant son visage dans ses mains. Ses épaules tressautaient sous les spasmes d’un chagrin violent, archaïque. « Pardonne-moi… Marina, pardonne-moi. J’ai été aveugle. J’ai été lâche. Je t’ai laissée seule face à ce monstre pendant trois ans parce que j’avais peur… J’avais peur d’admettre que la femme qui m’avait élevé ne savait pas aimer. »
Marina le regarda à ses pieds. L’homme fier qui défendait obstinément sa mère contre toute logique n’était plus qu’un enfant brisé, dépouillé de ses illusions toxiques.
Elle s’approcha lentement, s’accroupit devant lui et posa ses mains fraîches sur ses poignets tremblants pour écarter ses mains de son visage.
« Tu as mis du temps, Anton, » murmura-t-elle, les larmes coulant désormais librement sur son visage. « Beaucoup trop de temps. J’étais prête à signer les papiers du divorce dès lundi. »