Alexander s’agenouilla d’une seconde pour serrer son fils contre sa poitrine, s’assurant qu’il était indemne, avant de lever les yeux vers Emma. La jeune femme était adossée contre le mur, son arme baissée, son haut de survêtement rougi par le sang qui suintait à nouveau de ses points de suture déchirés.

« C’était Donato Moretti en personne qui menait l’assaut, dit Alexander d’une voix rauque. Mes hommes ont massacré son escadron d’avant-garde dans le parc. Mais il s’est retranché dans le hangar à bateaux sur la crique avec ses derniers mercenaires. Il retient Rossi et tente de fuir par la voie maritime. »

« Alors c’est maintenant que tout se termine, répondit Emma en se relevant avec une volonté farouche qui défiait toute faiblesse humaine. »

« Vous n’êtes pas en état de combattre, Carter ! Vos blessures se sont rouvertes ! »

Elle le fixa avec un regard d’une intensité si féroce qu’Alexander en eut le souffle coupé. « C’est l’homme qui a commandité l’exécution de mon père et la tentative d’assassinat de votre fils. Je ne resterai pas assise dans un fauteuil pendant que vous réglez vos comptes. Donnez-moi un chargeur plein. »

Alexander la contempla une seconde. Il comprit qu’aucune force sur terre ne pourrait empêcher cette femme d’accomplir son destin cette nuit. Sans un mot, il détacha deux chargeurs neufs de son gilet tactique et les lui tendit.

« Derrière moi. Et ne mourez pas, Carter. Ce serait une dette que je ne pourrais jamais rembourser. »

Ils descendirent le sentier escarpé menant à la crique privée sous un déluge de vent et de pluie. Le hangar à bateaux était plongé dans la pénombre, éclairé seulement par les phares d’une puissante vedette offshore amarrée au ponton intérieur, dont les moteurs tournaient au ralenti dans un grondement sourd.

À l’intérieur, Donato Moretti, un homme corpulent d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris coupés court, hurlait des ordres à ses trois derniers hommes de main tout en chargeant des caisses de documents secrets et de devises à bord du bateau. Sur le sol en béton, Gabriel Rossi gisait dans une mare de sang, exécuté sommairement par Moretti pour avoir failli dans sa mission d’infiltration.

Alexander et Emma s’infiltrèrent par les deux accès latéraux avec une coordination silencieuse et mortelle.

À l’instant où l’un des gardes se tourna vers la porte ouest, Alexander surgit des ombres, brisant son larynx d’un coup sec avant de le désarmer. Au même moment, Emma abattit le deuxième garde posté sur la passerelle supérieure d’un tir précis à travers la rambarde métallique.

Moretti se retourna en sursaut, brandissant un pistolet automatique chromé, tandis que son dernier garde du corps ouvrait le feu à l’aveugle vers la porte est. Alexander plongea derrière une pile de bidons d’essence pour attirer les tirs, essuyant un ricochet qui lui entailla la cuisse.

Profitant de la diversion, Emma contourna la passerelle, glissant sur les planches humides sans un bruit. Lorsque le garde de Moretti voulut changer de chargeur, elle surgit derrière lui et lui logea deux balles dans le dos.

Il ne restait plus que Moretti.

Le vieux parrain recula vers le bord du ponton, pointant son arme alternativement vers Alexander qui s’avançait en boitant depuis les ombres, et vers Emma qui descendait lentement les marches métalliques, son arme braquée droit sur son front.

« Kane ! cracha Moretti en postillonnant, les yeux écarquillés par la terreur de l’animal pris au piège. Si tu me tues, tu déclenches une guerre totale avec les familles de Chicago et de Philadelphie ! Ils savent que je suis venu ici ! »

« Les familles de Chicago et de Philadelphie ne lèveront pas le petit doigt pour un cadavre dont les comptes bancaires offshore viennent d’être gelés par les preuves fédérales que nous venons de transmettre, répondit Alexander d’une voix d’outre-tombe. Tu es fini, Donato. »

Moretti posa alors son regard fiévreux sur la jeune femme trempée de pluie et de sang qui s’avançait d’un pas mesuré. Ses traits se décomposèrent lorsqu’il reconnut la forme de ses yeux et la courbure de ses pommettes.

« Toi… murmura-t-il, pris d’un vertige soudain. Ce n’est pas possible… Tu es morte il y a dix ans avec cette chienne de mère dans l’Illinois. »

« Ma mère est morte d’avoir passé dix ans à pleurer un homme intègre que vous avez assassiné par jalousie et par cupidité, déclara Emma d’une voix si calme qu’elle résonna plus fort que le fracas des vagues contre le ponton. Vous avez fait abattre Thomas Vance parce qu’il refusait de vous laisser utiliser les terminaux des Kane pour votre trafic d’enfants et d’héroïne. »

Moretti esquissa un rire hystérique, comprenant que son heure était venue. « Ce vieux fou de Vance se prenait pour un saint dans un monde de monstres ! Il méritait sa balle dans la gorge ! Et j’aurais dû faire brûler votre maison avec toi à l’intérieur ! »

Dans un geste désespéré, Moretti leva son pistolet vers Emma.

Deux détonations retentirent simultanément dans l’espace confiné du hangar.

Le tir d’Alexander frappa Moretti à l’épaule droite, faisant voler son arme dans les eaux sombres de la crique.

Le tir d’Emma le frappa en plein cœur.

Le corps de Donato Moretti bascula en arrière et s’abîma dans les flots glacés de l’océan avec un lourd clapotis, immédiatement emporté par le courant violent de la marée descendante.

Le silence retomba sur le hangar. Seul subsistait le ronronnement régulier des moteurs du bateau abandonné et le clapotis de la pluie contre le toit de tôle.

Emma resta immobile pendant de longues secondes, son arme toujours pointée vers l’eau noire où les remous s’effaçaient peu à peu. Puis, lentement, le bras qui tenait le pistolet retomba le long de son corps. Le pistolet lui glissa des doigts et heurta le béton dans un bruit mat.

Toute la force surhumaine qui l’avait portée depuis cette nuit fatidique au restaurant sembla soudain s’évaporer. Ses genoux cédèrent.