« Si j’avais voulu la mort de Leo, dit-elle d’une voix glacée et parfaitement maîtrisée, je n’aurais pas eu besoin de bouger d’un millimètre hier soir. Deux des verres auraient tranché sa carotide avant même que vous n’ayez pu faire un pas. »
Alexander ne bougea pas d’un cil, mais ses pupilles se dilatèrent.
« Vous travaillez pour Moretti ? »
« Non, cracha-t-elle avec un mépris viscéral. Je méprise Moretti plus que vous ne le mépriserez jamais. »
« Alors qui êtes-vous ? » rugit-il en posant violemment ses deux paumes sur le bord du matelas, son visage à quelques centimètres du sien.
Emma plongea son regard d’ambre au fond des yeux noirs du parrain. « Je m’appelle Emma Vance. Fille de Thomas Vance. »
L’effet fut instantané. Alexander se figea comme si la foudre venait de s’abattre entre eux. La fureur sur ses traits laissa place à une stupéfaction absolue, presque spectrale.
« Thomas Vance… » répéta-t-il dans un souffle rauque. « L’ancien chef de la sécurité des quais… L’homme accusé d’avoir trahi mon père il y a dix ans. »
« Accusé à tort ! s’écria Emma, la voix tremblante d’une rage contenue depuis trop d’années. Votre père l’a fait abattre comme un chien dans notre propre salon, sous mes yeux d’enfant de quatorze ans ! On a fait passer ça pour un règlement de comptes mafieux. Ma mère et moi avons dû changer d’identité, fuir à travers le pays, vivre comme des rats dans la terreur perpétuelle de voir débarquer les hommes de main des Kane ! »
Alexander se redressa lentement, le visage fermé comme un bloc de marbre. « Mon père est mort il y a cinq ans, Emma. Et il ne s’en prenait jamais aux innocents. »
« Votre père était un monstre manipulé par d’autres ! répliqua-t-elle en serrant les poings. Mon père n’a jamais trahi la famille Kane. C’était Moretti qui détournait les cargaisons d’armes et qui a fabriqué de faux registres comptables pour faire porter le chapeau à mon père. Thomas Vance est mort pour préserver l’empire de votre famille, et vous avez laissé son nom être traîné dans la boue ! »
Alexander demeura silencieux de longues secondes, digérant la révélation. Dans les bas-fonds de New York, la loyauté de Thomas Vance était autrefois légendaire, jusqu’à cette nuit sanglante où son père, Victor Kane, avait ordonné son exécution sommaire. Alexander n’avait alors que vingt-deux ans et n’avait jamais eu accès aux détails confidentiels de cette purge ordonnée par les vieux capos.
« Et vous ? reprit-il d’une voix sourde. Vous avez orchestré cette mascarade au restaurant pour venir vous venger ? Vous voulez ma mort ? »
« Si je voulais votre mort, Kane, vous seriez déjà mort d’une balle dans la nuque sur le parking de Belladonna pendant que vos gardes admiraient la pluie. » Elle marqua une pause, reprenant son souffle alors que sa blessure au flanc la brûlait intensément. « J’ai passé les six dernières années de ma vie à m’entraîner, à fouiller les archives clandestines, à pister les lieutenants de Moretti. J’ai fini par découvrir la vérité il y a trois mois : Moretti prépare un coup d’État pour anéantir votre organisation. Pas seulement vous. Il veut exterminer votre lignée. Leo était la cible principale. »
Alexander plissa les yeux, sceptique mais troublé par la sincérité sauvage qui brûlait dans les iris de la jeune femme. « Et pourquoi une femme dont la famille a été détruite par les Kane risquerait-elle sa vie pour sauver le petit-fils de son bourreau ? »
Emma détourna les yeux vers la fenêtre où la pluie ruisselait sans fin. « Parce que Leo n’est coupable de rien. Parce que j’ai vu mon père mourir devant moi à quatorze ans, et que je me suis juré sur sa tombe qu’aucun enfant ne vivrait ce cauchemar si j’avais le pouvoir de l’empêcher. Pas même le vôtre. »
Elle porta la main à son encolure, détacha avec précaution un petit fil invisible de son sous-vêtement et en extirpa la minuscule puce de stockage de données qu’elle jeta sur le dossier en carton.
« Prenez-le. C’est l’extraction des communications cryptées entre l’état-major de Moretti et l’un de vos propres hommes de confiance au sein du conseil d’administration portuaire. C’est pour ça que j’ai approché la berline de Moretti la semaine dernière : pour intercepter les fréquences de leurs relais radio. Le serveur d’hier soir n’était pas manipulé par moi, imbécile. Il était payé par Moretti pour faire diversion pendant qu’un tireur d’élite posté sur le toit d’en face ajustait Leo à travers la baie vitrée ! En sautant sur lui pour parer le verre, j’ai aussi masqué la trajectoire du tir qui est venu se loger dans le pilier derrière la banquette. Allez vérifier les boiseries de votre salon VIP si vous ne me croyez pas ! »
Le visage d’Alexander se vida de toute couleur. Sans prononcer un mot, il saisit son émetteur radio crypté à sa ceinture.
« Marcus. Envoie immédiatement une équipe balistique passer au peigne fin le salon VIP de Belladonna. Inspecte le lambris d’acajou situé à un mètre vingt du sol, juste derrière notre table. Immédiatement. »
Trente minutes s’écoulèrent dans un silence lourd, oppressant, où les respirations des deux ennemis jurés s’entrecroisaient au rythme du vent qui hurlait contre les vitres de la forteresse. Alexander n’avait pas quitté la pièce, assis dans son fauteuil, la puce électronique posée au creux de sa paume. Il ne cessait de scruter cette femme brisée mais inflexible, dont l’audace et la droiture morale venaient de pulvériser toutes ses certitudes sur le monde impitoyable qui l’entourait.
Le talkie-walkie grésilla soudain. La voix de Marcus était tendue, presque paniquée.
« Patron… Les experts viennent d’extraire une ogive subsonique de calibre .300 Blackout logée dans le montant d’acier derrière la banquette. Le tir a traversé le double vitrage au moment précis où le plateau de verre s’écrasait au sol. Si la fille n’avait pas plaqué le petit contre la moquette… le projectile lui traversait le crâne. »