Emma sentit une pointe de culpabilité amère lui transpercer la poitrine. Elle posa sa main valide sur la chevelure brune de l’enfant. « Ton père t’aime plus que tout, Leo. C’est normal. »
« Et toi, est-ce que tu vas rester avec nous ? » demanda le petit garçon, ses yeux ronds pleins d’un espoir qui fit vaciller la détermination d’Emma. « On a plein de chambres. Et la nourriture est meilleure qu’au restaurant. »
Avant qu’elle ne puisse formuler une réponse douce pour ménager ses sentiments, la silhouette imposante d’Alexander apparut dans l’embrasure de la porte. Il ne portait plus son costume de la veille, mais une chemise sombre aux manches retroussées sur des avant-bras puissants, barrés de cicatrices anciennes.
« Leo, va rejoindre madame Hughes pour ta leçon de piano, ordonna-t-il doucement mais avec une autorité absolue. Laisse mademoiselle Carter respirer. »
Le garçonnet baissa la tête, obéit sans discuter, déposa un baiser timide sur le poignet d’Emma et quitta la pièce en fermant la porte derrière lui.
Alexander s’avança, tirant un fauteuil en cuir pour s’asseoir face au lit. Son regard n’avait rien perdu de sa pénétration glaciale. Sur ses genoux reposait un épais dossier cartonné couleur chamois.
« Dormi convenablement ? » demanda-t-il.
« Aussi bien qu’on peut dormir chez un parrain de la pègre avec un garde armé devant sa porte. »
Un demi-sourire narquois apparut sur les lèvres de l’homme. « Au moins, vous ne manquez pas de répartie. C’est rafraîchissant. La plupart des gens bégayent quand ils se trouvent dans la même pièce que moi. »
Il ouvrit le dossier et feuilleta quelques pages blanches imprimées de caractères serrés.
« Emma Carter. Née à Chicago il y a vingt-quatre ans. Mère célibataire, décédée d’un cancer du poumon il y a trois ans dans un hospice public. Aucun père déclaré sur le certificat de naissance. Études secondaires interrompues par manque de moyens. Arrivée à New York il y a quatorze mois. Travaille chez Belladonna depuis huit mois. Logement insalubre à Bushwick. Trois mois d’arriérés de loyer. Une dette étudiante impayée. Aucun casier judiciaire, pas même une contravention pour stationnement interdit. »
Alexander leva les yeux du dossier, plongeant son regard d’acier dans celui d’Emma.
« Sur le papier, vous êtes le fantôme parfait. Une citoyenne transparente, broyée par le coût de la vie new-yorkais, luttant chaque jour pour ne pas sombrer sous la ligne de flottaison. »
« Vous avez fait fouiller ma vie pendant la nuit ? s’indigna Emma, les sourcils froncés. »
« Je fais fouiller la vie de quiconque respire le même air que mon fils, répliqua-t-il froidement en refermant le dossier d’un coup sec. Et c’est là que les choses deviennent fascinantes, mademoiselle Carter. Mes hommes ont interrogé le commis de cuisine responsable de l’incident d’hier soir. Le jeune homme qui a fait basculer son plateau de verres. »
Le cœur d’Emma rata un battement, mais son visage demeura un masque d’impassibilité absolue. « Et alors ? C’était un maladroit. »
« C’est ce qu’il prétendait au début. Mais après dix minutes passées dans notre sous-sol en compagnie de mon lieutenant, il s’est souvenu d’un détail intéressant. Quelqu’un lui a versé dix mille dollars en cryptomonnaie sur un compte anonyme pour qu’il perde l’équilibre à 21 h 17 précises, juste à côté de la table de Leo. »
Le silence tomba dans la chambre, pesant, électrique. La tension monta d’un cran.
« Quelqu’un voulait tuer mon fils ? demanda Emma, feignant la stupeur. »
« Non, coupa Alexander en se penchant en avant, ses yeux fixés sur les battements de la carotide de la jeune femme. Des éclats de verre lancés depuis cette hauteur peuvent blesser, défigurer, mais rarement tuer un enfant protégé par un dossier de banquette. Ce n’était pas un assassinat. C’était une mise en scène. Un prétexte pour créer une diversion spectaculaire. Une opportunité parfaite pour qu’une serveuse ordinaire se jette en héroïne sous les yeux du parrain de New York et gagne instantanément sa confiance éternelle. »
Emma soutint son regard sans ciller, bien que l’adrénaline inonde ses veines. « Vous êtes complètement paranoïaque. J’ai pris du verre dans le dos pour votre fils ! Bennett vient de me recoudre les chairs ! Vous croyez que j’aurais orchestré ça ? »
« Les fanatiques et les professionnels sont prêts à payer le prix du sang pour s’infiltrer dans mon sanctuaire », murmura Alexander d’une voix dangereusement basse. Il sortit un objet de sa poche et le posa sur la table de nuit, juste à côté de la tasse de chocolat.
C’était une photographie satellite haute résolution. On y voyait un entrepôt désaffecté près des quais de Red Hook.
« Ce matin à l’aube, mes services de sécurité ont analysé les caméras de surveillance extérieures de Belladonna sur les six dernières semaines. Vous avez été vue à trois reprises échangeant avec un homme conduisant une berline grise enregistrée au nom d’une société-écran basée dans le Delaware. Une société qui appartient aux frères Moretti. »
Le nom flotta dans la pièce comme une sentence de mort. Les Moretti étaient les rivaux historiques du clan Kane, une faction impitoyable qui disputait à Alexander le contrôle des terminaux portuaires et des trafics d’armes de la côte Est depuis une décennie.
Alexander se leva de tout son long, dominant le lit de sa stature imposante. L’aura meurtrière qui émanait de lui fit frémir l’air ambiant.
« Alors, mademoiselle Carter… ou quel que soit votre véritable nom. Qui êtes-vous réellement ? Et que comptiez-vous faire une fois entrée sous mon toit ? M’empoisonner ? Ouvrir les portes aux tueurs de Moretti ? Enlever Leo ? »
À la mention du nom de l’enfant, une lueur différente traversa le regard d’Emma. La posture de la serveuse vulnérable s’effaça soudainement. Ses épaules se redressèrent, ignorant la douleur aiguë des points de suture. Son menton se leva, défiant l’homme le plus dangereux de la ville.