L’un des hommes s’apprêtait à empoigner Julien par le collet quand un grondement sourd, tout à fait insolite pour ce quartier populaire, fit vibrer la chaussée boueuse.
Le bruit sec des sabots ferrés frappant le pavé résonna avec une régularité martiale. L’attroupement s’écarta dans un murmure de stupeur. Une calèche fermée, d’un noir d’ébène lustré rehaussé de ferrures d’argent et tirée par deux splendides étalons noirs, s’engagea dans l’étroite venelle. Sur les portières étincelaient des armoiries anciennes : un aigle d’or tenant un glaive entre ses serres.
La calèche s’arrêta pile devant la bicoque des Vaneau, coupant la retraite aux hommes de Morin.
Le cocher, un géant vêtu d’une livrée impeccable, sauta du siège avec agilité et rabattit le marchepied escamotable. Puis, il ouvrit la portière avec un respect cérémonieux.
Un murmure parcourut la foule assemblée. Victor Morin, dont le sourire s’était figé en une grimace d’incompréhension, recula d’un pas, son teint passant subitement de l’écarlate à une pâleur cireuse.
Un homme descendit lentement du véhicule. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, portant la robe sombre et le rabat blanc des procureurs du Roi, tenant une serviette de maroquin sous le bras. Mais il ne fit que s’effacer pour prêter main-forte à la personne qui le suivait.
Cette personne n’était autre que le vieillard de la nuit précédente.
Il n’avait plus rien de l’épave mourante tirée du cloaque d’eau croupie. Armand d’Aubevigne était métamorphosé. Il portait un habit de velours noir brodé de soie argentée à la mode d’autrefois, une cape de fourrure sombre drapée avec une majesté altière sur ses épaules redressées. Sa cheville blessée était solidement enserrée dans une attelle de cuir rigide, et il s’appuyait sur une nouvelle canne somptueuse à pommeau d’or ciselé. Son regard d’aigle balaya l’assistance avant de se river avec un mépris écrasant sur l’intendant déconfit.
« Morin », prononça le marquis. Le mot tomba comme un couperet de guillotine dans le silence pétrifié de la rue.
L’intendant s’inclina si bas que son nez effleura presque ses bottes, tremblant de tous ses membres sous le regard de son maître légitime.
« Monseigneur… Monsieur le marquis… balbutia-t-il, la voix étranglée par une panique irrépressible. Quelle… quelle surprise extraordinaire d’honorer ce quartier misérable de votre auguste présence… Nous pensions… Maître de Valmy m’avait assuré que votre état de santé ne vous permettait plus de quitter Saint-Cyr… »
« Maître de Valmy pensait surtout que je mourrais de froid hier soir dans le ravin où l’un de ses cochers soudoyés a fait verser ma vieille carriole », répondit d’Aubevigne d’un ton d’une douceur glaciale qui fit courir un frisson le long de l’échine des spectateurs.
Morin suffoqua, les yeux exorbités. Il tenta d’articuler une dénégation, mais le marquis fit un geste d’autorité impérieux.
« Tais-toi. Ton règne de rapines et d’infamies s’achève aujourd’hui. Monsieur le procureur ici présent détient le mandat d’arrêt émis ce matin même par la cour souveraine de la province. Ton maître Valmy a été appréhendé il y a deux heures dans son hôtel particulier alors qu’il brûlait les livres de comptes frauduleux de mon domaine. Vous avez falsifié mes signatures, spolié mes métayers et détourné les revenus de mes carrières depuis plus de dix ans en me faisant passer pour fou ou mourant. »
Le procureur fit un pas en avant, sortit un parchemin frappé du grand sceau de cire rouge de la couronne et se tourna vers les deux hommes de main de Morin, qui s’étaient déjà empressés de lâcher leurs outils au sol.
« Au nom de la loi, Victor Morin, vous êtes déchu de toutes vos fonctions pour faux en écriture publique, abus de confiance et tentative d’assassinat sur la personne du marquis d’Aubevigne. Rendez vos clés et vos registres. »
Deux gendarmes à cheval, qui suivaient discrètement l’équipage, émergèrent de la ruelle et passèrent aussitôt les fers aux poignets de l’intendant terrorisé, qui s’effondra à genoux dans la boue qu’il se réjouissait d’infliger aux autres quelques instants plus tôt. On le traîna sans ménagement vers la grand-place sous les huées et les quolibets vengeurs des villageois rassemblés.
Julien et sa mère restaient pétrifiés sur le seuil, incapables d’assimiler la tornade d’événements qui venait de balayer leur cauchemar en l’espace de cinq minutes.
Le marquis s’avança lentement vers la porte, s’aidant de sa canne d’or. Lorsqu’il fut en face de Julien, la sévérité impériale de son visage se dissout, laissant place à une expression d’une tendresse infinie et paternelle.
« Bonjour, Julien », dit-il d’une voix douce.
« Monsieur… Monseigneur… balbutia le jeune homme en baissant la tête, pris d’une soudaine timidité. »
Le vieillard posa sa main gantée de daim sur l’épaule du garçon, précisément au même endroit où sa propre tête avait reposé durant leur calvaire dans la nuit noire.
« Regarde-moi dans les yeux, mon garçon. Pas de courbettes entre nous. Hier soir, tu ne connaissais ni mon titre ni ma fortune. Tu as vu un vieillard agonisant dans l’eau sale, et tu as déchiré tes poumons et brisé tes mains pour le sauver du trépas. Tu as honoré la mémoire de ton père et tu as racheté l’honneur de cette terre. »
Le noble se tourna vers Éléonore, qui pleurait silencieusement, mais cette fois de larmes de soulagement inouï. Il s’inclina devant elle avec un profond respect.
« Madame Vaneau, votre mari était le travailleur le plus intègre que mes carrières aient jamais porté. La cupidité de Valmy et la négligence criminelle de son intendant ont causé l’éboulement qui vous l’a arraché. Rien ne pourra vous le rendre, mais justice va être rendue. »
Le marquis fit signe au procureur, qui lui remit un épais dossier relié de rubans de soie bleue. D’Aubevigne le tendit à Julien.
« Ce document est l’acte de propriété authentique de cette maison et de l’enclos qui l’entoure. Il est désormais enregistré au nom de votre famille, franc et quitte de toute taxe ou redevance pour les générations à venir. »