« Laisse-moi, petit… souffla soudain le vieillard après une demi-heure d’ascension harassante. Tu vas y laisser tes poumons. Tu ne me connais pas. Personne ne pleurera ma fin dans ce caniveau. Retourne auprès des tiens. »

Julien serra plus fort la taille du vieil homme, sentant les côtes saillantes sous le tissu détrempé.

« Mon père disait toujours qu’un homme qui abandonne quelqu’un sur le bord de la route enterre une partie de son âme avec lui. Je ne vous laisserai pas mourir ce soir. On y est presque. »

Le vieillard se tut. Julien perçut seulement une longue inspiration saccadée, presque un sanglot réprimé, tandis que la tête chenue de l’inconnu retombait pesamment contre son épaule.

L’ascension sembla durer une éternité. La pluie se transforma en un grésil mordant qui fouettait la peau jusqu’au sang. Deux fois, Julien trébucha sur une racine cachée par la boue et s’écroula à genoux, écorchant ses mains contre les pierres pour amortir la chute de son compagnon d’infortune. À chaque fois, au prix d’un effort titanesque qui lui déchirait les poumons et lui brûlait les cuisses, il se relevait, tirant le vieil homme vers le haut, refusant obstinément de capituler devant la nuit.

Enfin, au détour d’un bouquet d’arbres tordus par les rafales, les contours sombres de la villa Saint-Cyr émergèrent du brouillard. C’était une grande demeure de granit sombre, flanquée d’une tourelle décrépite et ceinte d’une grille de fer forgé rouillée par des décennies d’abandon. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres hautes et étroites. Le lieu semblait mort.

Julien poussa le portillon grinçant d’une poussée de l’épaule et franchit l’allée envahie de ronces. Arrivé sous le porche de pierre qui offrait un abri précaire contre l’averse, le garçon dut s’appuyer contre le chambranle pour ne pas s’effondrer. Ses jambes tremblaient d’une fatigue nerveuse absolue.

« La clé… dans ma poche intérieure droite », murmura le vieil homme, dont la voix n’était plus qu’un filet brisé.

Julien plongea sa main engourdie sous la veste mouillée. Ses doigts heurtèrent une lourde clé de bronze ouvragée. Il l’inséra dans la serrure massive, tourna le panneton avec effort. La porte s’ouvrit avec un gémissement sourd, libérant une odeur d’encaustique ancienne, de cire froide, de poussière et de vieux papier.

L’intérieur était plongé dans une obscurité sépulcrale. Julien aida le maître des lieux à franchir le seuil et le guida jusqu’à un salon obscur où subsistait, sur une table basse, un chandelier de cuivre garni de trois bougies. Il trouva des allumettes dans une coupelle et fit jaillir une flamme.

La lueur vacillante révéla un décor fascinant et mélancolique : de monumentales bibliothèques montaient jusqu’au plafond sculpté, chargées de milliers d’ouvrages reliés de cuir, tandis que des meubles d’acajou massif témoignaient d’une splendeur passée. Julien installa doucement le vieil homme dans un grand fauteuil de velours grenat près d’une vaste cheminée de briques.

Sans attendre d’instructions, le jeune homme s’agenouilla devant le foyer. Il y trouva du petit bois sec et quelques bûches de chêne entassées dans un panier d’osier. En quelques minutes, grâce à des gestes précis forgés par l’habitude du dénuement, une flamme vive et crépitante dansa dans l’âtre, repoussant l’ombre et diffusant une première vague de bienfaisante chaleur.

Julien retira avec d’infinies précautions les bottes trempées du vieillard. La cheville droite était horriblement enflée, déformée par une violente entorse ou une fracture sans déplacement. Il prit un plaid de laine plié sur un sofa voisin et enveloppa les jambes et les épaules de l’homme, puis lui tendit un gobelet d’eau trouvé sur un guéridon.

Le vieillard but avidement, les yeux fixés sur Julien avec une intensité troublante. À la clarté du feu, son visage apparaissait sous un jour nouveau : les traits étaient sévères, burinés par des décennies de tourments intérieurs, mais le regard possédait une profondeur perçante, presque royale.

« Comment t’appelles-tu, garçon ? » demanda-t-il enfin, la voix raffermie par la chaleur montante.

« Julien, monsieur. Julien Vaneau. »

Le vieil homme eut un tressaillement imperceptible à l’énoncé du nom de famille. Ses paupières se plissèrent un instant.

« Vaneau… Tu es le fils de Thomas Vaneau ? L’ancien contremaître des carrières ? »

« Oui, monsieur. Il est mort il y a deux ans. Depuis… nous vivons seuls avec ma mère et ma jeune sœur. »

« Et pourquoi courais-tu dehors par une nuit à ne pas jeter un chien dans la rue ? »

Julien hésita un instant, la pudeur lui nouant la gorge. Mais la franchise de ce regard l’obligea à répondre sans fard.

« J’étais allé chercher des remèdes pour ma mère chez l’apothicaire. Elle est malade de la poitrine. Et… demain est un jour sombre pour nous. L’intendant Morin vient saisir notre maison à midi. Nous devons quarante pièces d’argent pour les loyers en retard. Nous n’avons rien. Demain, ma famille dormira sous la pluie. »

Une ombre glaciale passa sur le visage du maître de maison. Une flamme de colère obscure, presque vengeresse, s’alluma au fond de ses prunelles sombres.

« Victor Morin… cracha-t-il dans un souffle méprisant. Ce chien n’a donc rien perdu de sa cruauté. » Il posa son regard sur les mains de Julien, rouges, gonflées d’engelures et maculées de sang séché par les écorchures du chemin. « Tu as risqué ta vie pour un inconnu qui ne t’avait rien promis. Tu aurais pu passer ton chemin. Tu aurais pu courir te mettre à l’abri auprès de ta mère avec son médicament. »

« Je ne pouvais pas vous laisser mourir », répondit simplement Julien, haussant timidement les épaules. « N’importe qui aurait fait la même chose. »

Le vieil homme laissa échapper un rire bref, amer comme le fiel.

« Non, mon enfant. Personne dans cette maudite ville n’aurait tendu la main au vieux fou de la colline. Tous attendent que je crève pour dépecer ce qui reste de mes terres. Tu es le seul à être descendu dans la fosse. »