Julien marchait la tête basse, le menton enfoncé contre sa poitrine pour tenter de préserver l’infime lueur de tiédeur nichée au creux de son cou. Ses chaussures, des brodequins de cuir trop larges hérités de son défunt père, avaient la semelle fendue. À chaque pas, une giclée d’eau glacée s’infiltrait jusqu’à ses chaussettes trouées, engourdissant ses orteils d’une morsure douloureuse. Il n’avait que dix-sept ans, mais ses épaules portaient déjà la raideur précoce des hommes brisés par le travail. Sous son bras maigre, serré contre ses côtes sous une veste de bure effilochée, reposait un sac de toile cirée : deux miches de pain dur et un petit sachet d’herbes sèches que l’apothicaire lui avait cédés à crédit pour soulager la toux caverneuse de sa mère.
La situation de sa famille ne tenait plus qu’à un fil ténu. Depuis la mort de son père, emporté deux ans plus tôt par un coup de grisou dans les carrières de schiste, le foyer sombrait dans une misère inexorable. Sa mère, Éléonore, s’usait les yeux et les doigts à raccommoder du linge pour les notables de la ville, tandis que sa petite sœur, Clara, âgée de neuf ans, s’endormait chaque soir le ventre creux en écoutant le craquement sinistre des poutres de leur bicoque. Pour couronner ce désastre, l’intendant du domaine des Ormes, un homme sec et implacable nommé Victor Morin, leur avait accordé un ultime sursis : si les arriérés de loyer n’étaient pas réglés avant le lendemain midi, les scellés seraient posés sur leur porte, et ils se retrouveraient tous les trois jetés sur le chemin de terre, sans toit ni recours.
Julien pressa le pas. Le froid lui sciait les tempes. Alors qu’il dépassait l’angle de la rue des Tanneurs, une ruelle déserte et pentue bordée de murs d’enceinte croulants, une bourrasque particulièrement violente balaya l’allée.
Puis, entre deux rugissements du vent, un bruit étouffé parvint à ses oreilles. Un râle.
Julien s’arrêta net, retenant sa respiration. Il n’entendit d’abord que le clapotis de l’eau torrentielle dans le caniveau. Il crut à une illusion née de la fatigue et de la faim. Il fit un pas en avant, mais la plainte se répéta, plus nette, tremblante de terreur et de détresse.
« S’il vous plaît… Quelqu’un. Je… je ne peux pas me relever… »
La voix était rauque, brisée par le froid et l’épuisement. Julien tourna la tête vers le fossé qui longeait le parc abandonné de la vieille commanderie. Là, gisant à moitié dans la boue liquide et les ronces, une silhouette sombre se débattait vainement.
« Monsieur, j’arrive ! Donnez-moi la main ! » cria le jeune homme sans hésiter une seule seconde.
Oubliant la pluie battante qui lui cinglait le visage, Julien dévala le talus glissant. Ses pieds dérapèrent, la boue éclaboussa son pantalon, mais il parvint à se rétablir. Il découvrit un vieil homme, le corps à demi immergé dans une ornière inondée. L’homme portait une redingote noire d’une coupe noble mais usée jusqu’à la trame, trempée et alourdie par l’eau. Son visage, cerné de cheveux argentés collés au front par l’orage, était d’une pâleur cadavérique, ses lèvres virent au bleu violacé sous l’effet de l’hypothermie. À quelques centimètres de lui, une canne à pommeau de corne gisait brisée en deux.
« Tenez bon, prenez mon bras », souffla Julien en glissant ses mains sous les aisselles du vieillard.
L’homme était d’une maigreur surprenante, mais ses vêtements gorgés d’eau pesaient comme du plomb. Julien banda ses muscles, ancrant ses semelles dans la fange. Le vieillard poussa un gémissement aigu lorsque sa jambe droite toucha terre.
« Ma cheville… murmura-t-il entre ses dents serrées. Je crois… qu’elle a cédé lorsque j’ai glissé du trottoir. »
« Ne forcez pas dessus. Mettez tout votre poids sur moi. Lentement… voilà. »
Avec une ténacité farouche, Julien parvint à hisser le malheureux hors du fossé. Le vent redoublait de violence, crachant des trombes d’eau qui leur bouchaient la vue. Le vieil homme tremblait si violemment que ses dents claquaient avec un bruit de castagnettes.
« Où habitez-vous, monsieur ? demanda Julien en criant pour couvrir le vacarme de la tempête. Je peux vous emmener chez moi, c’est tout près, de l’autre côté du faubourg. Ma mère fera chauffer un peu d’eau… »
Le vieil homme secoua la tête avec une vigueur inattendue. Une lueur d’inquiétude presque farouche traversa ses yeux noirs et enfoncés.
« Non… Non, surtout pas là-bas. Il faut que je rentre chez moi. La bâtisse… tout au bout du chemin des Chênes-Brûlés. La villa Saint-Cyr. »
Julien tressaillit intérieurement. Le chemin des Chênes-Brûlés était tristement célèbre. Situé sur les hauteurs désolées à l’écart de la ville, il serpentait à travers une lande marécageuse avant de mener à une vieille demeure austère que les habitants disaient maudite, propriété d’un reclus misanthrope dont nul ne connaissait le véritable nom et dont la rumeur affirmait qu’il vivait au milieu des spectres et des rancœurs. Il y avait au moins trois kilomètres à gravir sous un déluge d’apocalypse, en soutenant un homme incapable de marcher seul.
Le bon sens aurait voulu que Julien refuse. Sa mère l’attendait avec angoisse, malade, dans une maison menacée d’expulsion. Ses propres forces déclinaient. Pourtant, en baissant les yeux sur ce visage ravagé par l’âge, marqué par une peur intime qui ne semblait pas seulement due à la tempête, Julien ne vit pas un fantôme de légende, mais simplement un être humain à deux doigts de mourir d’asphyxie et de froid.
« Très bien, dit calmement le garçon. Accrochez-vous à mon cou, monsieur. Nous irons pas à pas. »
Le calvaire commença.
Chaque mètre franchi était une bataille contre les éléments déchaînés. Le chemin de terre, dépourvu de tout pavage dès la sortie du bourg, s’était transformé en un torrent de glaise jaunâtre. Le vieil homme ne pouvait poser le pied droit ; Julien devait donc porter presque l’intégralité de son poids sur son flanc gauche. Leurs pas s’enfonçaient jusqu’aux chevilles dans la terre meuble qui aspirait leurs souliers avec des bruits gluants.